jeudi 11 mai 2017

"Les premières langues sont filles du plaisir et non du besoin"

Commentaire

Sous-titré Où il est parlé de la Mélodie et de l’imitation musicale, l’Essai sur l’origine des langues (1781) est un texte posthume de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui peut se lire comme un complément au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) de l’aveu même de son auteur et parce qu’on y lit une réflexion à la fois sur la musique et sur les fondements de la société. L’argument central de cet essai est que les premières langues furent l’expression des passions. En comparant la langue grecque ancienne d’Homère à la prosodie moderne, Rousseau estime qu’il s’est produit une perte de vocalité de la langue remplacée par l’articulation liée à la dimension de l'écriture, ou pour le dire plus simplement : la langue de la raison (le français) a remplacé la langue du cœur (le grec).

Dans le chapitre IX dont est extrait le texte ci-dessous, Rousseau s'applique avec un certain lyrisme à expliciter la différence des langues entre le Nord et le Sud : les langues méridionales sont nées des passions et s’opposent aux langues du Nord, nées des besoins. Or les langues méridionales sont nées les premières, en lien avec les passions, et disposent pour cette raison d’une musicalité et d’une chaleur indéniable. Malheureusement regrette Rousseau, ce sont les langues du Nord qui semblent désormais l’emporter.

mercredi 10 mai 2017

"La parole ne convient qu'à l'homme seul"

Commentaire

Dans sa Lettre au marquis de Newcastle datée du 26 novembre 1646, René Descartes (1596-1650) affirme qu'il existe une différence de nature entre l'homme et l'animal. Il s'oppose ainsi frontalement à Montaigne et à certains autres philosophes qui attribuent la pensée aux animaux. En lien avec sa thèse des animaux-machines (exposée en 1637 dans le Discours de la méthode, V) selon laquelle les animaux sont des automates, de simples assemblages mécaniques, il estime qu'ils sont dépourvus de langage et de pensée.

Montaigne (1533-1592), dans ses Essais (II, 12, "Apologie de Raymond Sebond"), condamne la présomption et l'orgueil de l'humanité qui se place au-dessus du règne animal. Il prend une certaine distance avec la tendance consistant à attribuer aux bêtes la bêtise et se demande même si lorsqu'il joue avec sa chatte, celle-ci ne s'ennuie pas plus rapidement de lui, que lui d'elle. Il observe également que les animaux sont capables de communiquer entre eux, ce qui tendrait à infirmer l'idée qu'ils n'auraient pas de langage. Pierre Charon (1541-1603), moraliste français, transposa les Essais de Montaigne dans son Traité de la Sagesse. Comme lui, il pense qu'il existe une différence de degré entre l'homme et l'animal. Plutarque (45-120) est à ranger parmi les "quelques autres" qui sont de l'avis de Montaigne et de Charron, c'est lui qui écrit en effet le premier qu'"il y a plus de différence de tel homme à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle bête" (De l'inégalité qui est entre nous).

"J'appelle pensée un discours que l'âme se tient à elle-même"

Commentaire


Le Théétète (368 av. J.-C.) est un dialogue de Platon (428-348) de la période dite de maturité. Les principaux protagonistes sont Socrate ainsi que deux mathématiciens : Théodore et Théétète qui donne son nom au dialogue. Le sous-titre du dialogue est Sur la science. Il s'ouvre sur la critique du relativisme sensualiste qui se résume par l'affirmation de Protagoras selon laquelle l'homme serait la mesure de toute chose, ce qui revient selon Socrate à donner à chacun le droit de la déclarer fausse.

Le texte ci-dessous se trouve à la suite de l'examen d'une première définition de la science. Socrate vient de conclure avec Théodore que la science est autre chose que la sensation. Il envisage donc qu'elle soit du côté de l'âme et, plus précisément, le fruit d'une opération de l'esprit qui s'appelle le jugement. Mais la science ne peut pas se confondre avec tous les jugements puisqu'il existe des jugements faux. Socrate entreprend donc de déterminer comment peuvent se former dans l'âme de faux jugements. C'est alors qu'il analyse le problème du point de vue de la pensée en examinant s'il est possible pour un sujet qui pense de se dire à soi-même qu'une chose est une autre.

lundi 8 mai 2017

Cours - L'existence et le temps


Introduction

L'existence et le temps sont deux notions qui entretiennent un rapport de sens. L'existence désigne le fait d'être et le temps correspond au milieu dans lequel l'existence se déroule. Ce temps de l'existence est marqué par un début, la naissance, et une fin, la mort. L'existence se confond ainsi avec la vie elle-même. Elle interroge par voie de conséquence notre relation à la mort, qui peut être une source légitime d'inquiétudes et d'angoisses, voire engendrer de véritable crises "existentielles", c'est-à-dire une remise en cause de ce qu'on croyait être le sens de l'existence. 

Mais le temps peut aussi être appréhendé comme une notion indépendante de l'existence humaine. Il est alors ce temps divisé en heures, minutes, secondes, un temps chronométré et objectif qui règle nos vies (heure du lever, du coucher). Son écoulement est irréversible, les voyages dans le passé ou dans le futur, outre les difficultés logiques qu'ils posent (qu'advient-il du présent si l'on change le passé ?) semblent possibles seulement dans les films ou les romans. Le temps présente aussi une dimension insaisissable, le présent n'étant finalement jamais fixe, davantage à imaginer comme un écoulement permanent, nous n'aurions le choix que de vivre dans l'avenir ou dans le passé. 

dimanche 7 mai 2017

"L'existence n'est pas la nécessité"

Commentaire

Dans La Nausée (1938), Jean-Paul Sartre (1905-1980) raconte l'histoire d'un professeur de province de trente-cinq ans, Antoine Roquentin, qui vit seul à Bouville, cité imaginaire ressemblant au Havre où Sartre avait enseigné au début de sa carrière. Il travaille à l'écriture d'une thèse ayant pour sujet un certain marquis de Rollebon. En ramassant un galet au bord de la plage, Roquentin s'aperçoit que sa perception des objets a changé et il commence à tenir un journal, écrit à la première personne, constituant le texte du roman afin de comprendre l'origine de ce changement.

Le texte ci-dessous est relatif à l'expérience de l'existence faite par le héros et qu'il exprime comme une "Nausée". Si la nausée est communément définie comme une envie de vomir, elle renvoie étymologiquement à la sensation de malaise que ressent le marin sur un bateau qui tangue (nausea en latin désigne le "mal de mer" et le "navire" en grec se dit naus). Elle exprime également un sentiment de dégoût que l'on peut éprouver à l'égard de soi-même et des autres. Ces différentes acceptions se retrouvent dans l'expérience de la Nausée réalisée par le jeune doctorant. Elle désigne plus spécifiquement chez Sartre la compréhension par l'homme du caractère contingent de chaque chose : tout ce qui existe aurait pu ne pas être. En saisissant que rien n'est nécessaire, y compris son existence propre, le héros est pris d'une forme d'écoeurement face à une existence que plus rien ne justifie.

samedi 6 mai 2017

"La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre"

Commentaire

L'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) constitue la thèse de doctorat du philosophe Henri Bergson (1859-1941). Son propos consiste à mettre en garde contre la tendance de l'esprit à penser dans l'espace. Or, si cette tendance est utile dans la vie pratique et dans les sciences, elle l'est moins lorsqu'il s'agit d'appréhender des phénomènes qui n'occupent pas d'espace comme par exemple les phénomènes psychiques. Nous appréhendons en effet l'espace extérieur en réalisant un découpage dans le réel : nous distinguons les objets matériels et nous leur assignons un nom précis. Mais est-ce que cette manière de voir est encore valable lorsque nous essayons d'appréhender une réalité immatérielle comme le temps ?

Le passage ci-dessous est extrait du chapitre II intitulé "De la multiplicité des états de conscience : l'idée de durée". Il constitue un passage clé au sens où il présente la définition du concept de durée. Bergson, en effet, critique la conception de l'école anglaise qui consiste à rabattre tous les rapports d'étendue à des rapports de succession dans la durée. C'est pourquoi il distingue deux types de durée : la durée où intervient la notion d'espace, comprise comme succession et la durée qu'il juge "toute pure", c'est-à-dire indépendante de la notion d'espace, comprise donc comme simultanéité.

mercredi 3 mai 2017

"Cette vie, il te faudra la vivre encore une fois"

Commentaire

Le Gai Savoir (1882) est une oeuvre de Friedrich Nietzsche (1844-1900) composée initialement de quatre livres auxquels Nietzsche a ajouté une Préface et un cinquième livre à l'occasion d'une seconde édition en 1887. Nietzsche se fait le défenseur d'une science libérée de toute croyance allant à l'encontre de la vie et affirme la possibilité d'un "gai savoir" au service de la vie. Il annonce "la mort de Dieu" (III, § 125) qui signifie la disparition de l'influence structurante de la religion chrétienne sur notre manière de penser. Il cherche à mettre en place de nouvelles valeurs et c'est dans cet optique que la doctrine de l'éternel retour va lui servir d'instrument.

Le texte ci-dessous constitue le paragraphe 341 (IV) du Gai Savoir consacré à cette doctrine de l'éternel retour. Dans le paragraphe qui précède (§ 340), Nietzsche revient sur les dernières paroles de Socrate avant sa mort : "Oh, Criton, je dois un coq à Asclépios" (le dieu de la médecine dans la mythologie grecque). Nietzsche interprète ces mots comme l'aveu d'une conception de la vie qu'il condamne et qui consisterait à la voir comme une maladie. Nietzsche appelle ainsi de ses voeux un dépassement non seulement du christianisme, mais des Grecs eux-mêmes au sens où Socrate, ayant pourtant vécu gaiement se serait contenter de faire bonne figure. La doctrine de l'éternel retour se veut une façon de réaliser ce dépassement et d'aimer la vie pour ce qu'elle est, sans crainte ni ressentiment.