dimanche 14 mai 2017

"Dire, c'est faire"

Commentaire

Quand dire, c'est faire (1962) est un ouvrage du philosophe anglais John Langshaw Austin (1911-1960) qui met en évidence l'existence d'énoncés performatifs, c'est-à-dire constituant une action particulière en même temps qu'ils sont énoncés. Jusqu'à sa découverte, les philosophes considéraient que tous les énoncés étaient susceptibles d'être considérés comme vrais ou faux. Austin amène à distinguer les énoncés constatifs qui ont une valeur de vérité des énoncés performatifs qui n'ont pas cette valeur.

Le texte ci-dessous analyse quelques exemples de phrases qui présentent comme spécificité d'être performatives. L'adjectif performatif a la même racine que performance, mot qui vient de l'anglais to perform "effectuer", lui-même venant du verbe ancien français parformer qui signifiait "accomplir, exécuter ; achever". Les idées d'accomplissement, d'exécution et d'achèvement sont donc primordiales dans ce type d'énoncés. Il faut souligner également que le statut du locuteur importe puisque c'est grâce son statut particulier qu'il parvient à créer des effets avec son énoncé : c'est le mari qui dit "oui", la reine qui baptise le bateau, le mourant qui rédige son testament ou le joueur qui parie.

"Pour les poètes, les mots sont à l'état sauvage"

Commentaire

Qu’est-ce que la littérature ? (1948) est un manifeste où Jean-Paul Sartre (1905-1980) défend sa conception d'une littérature engagée, c’est-à-dire dont l'ambition est d'avoir une influence sur le réel en prenant position en faveur d’une cause éthique, politique ou religieuse. Cet essai qui est, en réalité, un recueil de plusieurs articles, répond à trois questions : "qu’est-ce qu’écrire ?", "pourquoi écrire ?" et "pour qui écrit-on ?". 

Le texte ci-dessous se situe au début du livre, dans la partie "qu’est-ce qu’écrire" et cherche à déterminer quelle est la spécificité du langage poétique. La thèse de l’auteur est que le poète se retire de l’utilisation quotidienne et banale du langage qui sert d’instrument pour se faire comprendre. L’enjeu est de faire apparaître que le langage poétique ne sert pas la communication comme le langage quotidien, mais le langage lui-même. Si la littérature peut et même doit être engagée, la poésie au contraire, parce qu'elle n'a aucune vocation utilitaire, ne doit pas être engagée.

vendredi 12 mai 2017

"La fonction primitive du langage est d'établir une communication en vue d'une coopération"


Commentaires

La pensée et le mouvant (1934) est un recueil d'articles du philosophe Henri Bergson (1859-1941) écrits entre 1903 et 1923. Il comprend deux essais introductifs rédigés spécialement à cette occasion et qui occupent, à eux-seuls, le tiers du volume : le premier s'intitule "Connaissance de la vérité". Il constitue une critique du recours au système en philosophie qui aurait pour défaut principal de négliger la question du temps. Le second qui s'intitule "De la position des problèmes" compare les modes de connaissance intuitif et intellectuel, tous deux valables, et ouvre donc la voie à une collaboration entre la métaphysique et la science.

Le texte ci-dessous est extrait du second essai introductif. Peu avant, Bergson a défini l'intelligence comme "la manière humaine de penser" et expliqué que celle-ci avait pour but la connaissance de la matière. Il l'a distinguée de ce qu'il appelle l'intuition, autre fonction intellectuelle, mais qui a pour but la connaissance de l'esprit. Si l'intelligence relève de la science, l'intuition est propre à la métaphysique. Entre les deux, on trouve la science de la vie sociale (sociologie) et de la vie organique (biologie), la première plus intuitive et la seconde plus intellectuelle, mais chacune marquée par le souci de la précision. Toutes ces disciplines recourent au langage, outil qui pour fonction essentielle d'assurer la vie sociale. Mais peut-il être un moyen approprié pour la philosophie et pour les sciences ?

jeudi 11 mai 2017

"Les premières langues sont filles du plaisir et non du besoin"

Commentaire

Sous-titré Où il est parlé de la Mélodie et de l’imitation musicale, l’Essai sur l’origine des langues (1781) est un texte posthume de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui peut se lire comme un complément au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) de l’aveu même de son auteur et parce qu’on y lit une réflexion à la fois sur la musique et sur les fondements de la société. L’argument central de cet essai est que les premières langues furent l’expression des passions. En comparant la langue grecque ancienne d’Homère à la prosodie moderne, Rousseau estime qu’il s’est produit une perte de vocalité de la langue remplacée par l’articulation liée à la dimension de l'écriture, ou pour le dire plus simplement : la langue de la raison (le français) a remplacé la langue du cœur (le grec).

Dans le chapitre IX dont est extrait le texte ci-dessous, Rousseau s'applique avec un certain lyrisme à expliciter la différence des langues entre le Nord et le Sud : les langues méridionales sont nées des passions et s’opposent aux langues du Nord, nées des besoins. Or les langues méridionales sont nées les premières, en lien avec les passions, et disposent pour cette raison d’une musicalité et d’une chaleur indéniable. Malheureusement regrette Rousseau, ce sont les langues du Nord qui semblent désormais l’emporter.

mercredi 10 mai 2017

"La parole ne convient qu'à l'homme seul"

Commentaire

Dans sa Lettre au marquis de Newcastle datée du 26 novembre 1646, René Descartes (1596-1650) affirme qu'il existe une différence de nature entre l'homme et l'animal. Il s'oppose ainsi frontalement à Montaigne et à certains autres philosophes qui attribuent la pensée aux animaux. En lien avec sa thèse des animaux-machines (exposée en 1637 dans le Discours de la méthode, V) selon laquelle les animaux sont des automates, de simples assemblages mécaniques, il estime qu'ils sont dépourvus de langage et de pensée.

Montaigne (1533-1592), dans ses Essais (II, 12, "Apologie de Raymond Sebond"), condamne la présomption et l'orgueil de l'humanité qui se place au-dessus du règne animal. Il prend une certaine distance avec la tendance consistant à attribuer aux bêtes la bêtise et se demande même si lorsqu'il joue avec sa chatte, celle-ci ne s'ennuie pas plus rapidement de lui, que lui d'elle. Il observe également que les animaux sont capables de communiquer entre eux, ce qui tendrait à infirmer l'idée qu'ils n'auraient pas de langage. Pierre Charon (1541-1603), moraliste français, transposa les Essais de Montaigne dans son Traité de la Sagesse. Comme lui, il pense qu'il existe une différence de degré entre l'homme et l'animal. Plutarque (45-120) est à ranger parmi les "quelques autres" qui sont de l'avis de Montaigne et de Charron, c'est lui qui écrit en effet le premier qu'"il y a plus de différence de tel homme à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle bête" (De l'inégalité qui est entre nous).

"J'appelle pensée un discours que l'âme se tient à elle-même"

Commentaire


Le Théétète (368 av. J.-C.) est un dialogue de Platon (428-348) de la période dite de maturité. Les principaux protagonistes sont Socrate ainsi que deux mathématiciens : Théodore et Théétète qui donne son nom au dialogue. Le sous-titre du dialogue est Sur la science. Il s'ouvre sur la critique du relativisme sensualiste qui se résume par l'affirmation de Protagoras selon laquelle l'homme serait la mesure de toute chose, ce qui revient selon Socrate à donner à chacun le droit de la déclarer fausse.

Le texte ci-dessous se trouve à la suite de l'examen d'une première définition de la science. Socrate vient de conclure avec Théodore que la science est autre chose que la sensation. Il envisage donc qu'elle soit du côté de l'âme et, plus précisément, le fruit d'une opération de l'esprit qui s'appelle le jugement. Mais la science ne peut pas se confondre avec tous les jugements puisqu'il existe des jugements faux. Socrate entreprend donc de déterminer comment peuvent se former dans l'âme de faux jugements. C'est alors qu'il analyse le problème du point de vue de la pensée en examinant s'il est possible pour un sujet qui pense de se dire à soi-même qu'une chose est une autre.

lundi 8 mai 2017

Cours - L'existence et le temps


Introduction

L'existence et le temps sont deux notions qui entretiennent un rapport de sens. L'existence désigne le fait d'être et le temps correspond au milieu dans lequel l'existence se déroule. Ce temps de l'existence est marqué par un début, la naissance, et une fin, la mort. L'existence se confond ainsi avec la vie elle-même. Elle interroge par voie de conséquence notre relation à la mort, qui peut être une source légitime d'inquiétudes et d'angoisses, voire engendrer de véritable crises "existentielles", c'est-à-dire une remise en cause de ce qu'on croyait être le sens de l'existence. 

Mais le temps peut aussi être appréhendé comme une notion indépendante de l'existence humaine. Il est alors ce temps divisé en heures, minutes, secondes, un temps chronométré et objectif qui règle nos vies (heure du lever, du coucher). Son écoulement est irréversible, les voyages dans le passé ou dans le futur, outre les difficultés logiques qu'ils posent (qu'advient-il du présent si l'on change le passé ?) semblent possibles seulement dans les films ou les romans. Le temps présente aussi une dimension insaisissable, le présent n'étant finalement jamais fixe, davantage à imaginer comme un écoulement permanent, nous n'aurions le choix que de vivre dans l'avenir ou dans le passé.