dimanche 26 juin 2016

"Les faits sociaux doivent être traités comme des choses"

Commentaire

Les Règles de la méthode sociologique (1895) est un ouvrage fondateur de la sociologie écrit par Emile Durkheim (1858-1917). Avec cet ouvrage, il cherche à faire reconnaître la sociologie comme une science humaine à part entière, à la fois objective et positive. Mais à sa parution, ce livre souleva de nombreuses critiques, notamment parce que Durkheim propose de traiter les faits sociaux comme des choses. Or pour ses détracteurs, cette règle revient à réduire les affects, les émotions ou les passions au statut de simples choses, sur le même rang que les objets inanimés étudiés par les sciences de la nature. 

Le texte ci-dessous se trouve au début de la Préface de la seconde édition. Durkheim revient donc sur l'énoncé de cette règle de sa méthode qu'il considère comme la plus fondamentale. Les faits sociaux tels qu'il les définit sont "des manières d'agir, de penser et de sentir extérieures à l'individu qui sont douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'imposent à lui" (Chapitre I, "Qu'est-ce qu'un fait social ?"). Durkheim s'inscrit ainsi dans le courant holiste en sociologie (qu'on oppose traditionnellement au courant de l'individualisme méthodologique). Pour les holistes, les faits sociaux sont à la fois extérieurs aux individus et s'imposent à eux comme une contrainte. 

samedi 25 juin 2016

"Nous ne cherchons pas de compagnons par quelque instinct de la nature"

Commentaire

Du Citoyen (1642) est un ouvrage du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679). Il se compose de trois parties : "La Liberté", "L'Empire" et "La Religion". Ce texte annonce pour une bonne part les thèses développées dans son oeuvre politique ultérieure plus connue : Le Léviathan (1651). C'est également dans l'Epître dédicatoire de cet ouvrage que l'on trouve la célèbre formule "l'homme est un loup pour l'homme", accompagnée d'une formule qui laisse entrevoir la possibilité d'une modération des ardeurs de la partie lupine de l'homme : "l'homme est un dieu pour l'homme". L'homme est en effet capable à la fois de choses divines telles que de faire preuve de justice ou de charité envers son prochain, mais aussi de recourir à la force et à la tromperie qui sont les deux vertus de la guerre selon Hobbes. 

Le texte ci-dessous est extrait du premier chapitre de la première section. Dans l'Epître dédicatoire, il explique que jusqu'à présent, la science morale n'a pas été capable de faire autant de progrès que les sciences mathématiques, notamment la géométrie. Hobbes attribue cet échec au fait que personne n'a su trouver le bon point de départ. Or ce point de départ consiste à s'apercevoir qu'il est dans la nature de l'homme de vouloir s'approprier certaines choses, que certains résistent et que de là apparaissent les guerres et autres calamités du même genre. Ainsi, il conclut que deux principes gouvernent la nature humaine : 
  • la "convoitise naturelle" : elle "porte chacun d'eux à désirer d'avoir en propre l'usage de toutes les choses que la nature leur a données en commun";
  • la "raison naturelle" : les hommes "s'efforcent autant qu'il leur est possible d'éviter la mort violente, comme le plus grand de tous les maux de la nature"

jeudi 23 juin 2016

"L'homme veut la concorde, mais la nature veut la discorde"

Commentaire

Idée d'une histoire universelle du point de vue cosmopolitique est un article paru dans la Berlinische Monatsschrift de novembre 1784. Son auteur est le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804). Dans ce bref essai composé d'une introduction et de neuf propositions, il s'interroge sur la possibilité de découvrir dans l'histoire humaine un plan caché de la nature : derrière l'apparent chaos qui semble la traverser, les guerres et les violences qui la parsèment, un chemin particulier se dessinerait, celui d'un progrès de la civilisation. 

Le texte ci-dessous constitue le début de la quatrième proposition de Kant. Il est parti du constat que toute créature était destinée à déployer ses dispositions naturelles (1), puis il a remarqué que l'homme a justement pour principale disposition la raison (2) et qu'il ne tire tout que de lui même et de l'usage de celle-ci (3). Il en vient ainsi à formuler la proposition suivante : "le moyen dont se sert la nature, pour mener à terme le développement de toutes les dispositions humaines est leur antagonisme dans la société, jusqu'à ce que celui-ci finisse pourtant par devenir la cause d'un ordre conforme à la loi".

mercredi 22 juin 2016

"Les fruits sont à tous, la terre n'est à personne"

Commentaire

Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) est un texte de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) écrit en réponse à une question mise au concours par l'académie de Dijon : "Quelle est l'origine de l'inégalité des conditions parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ?" Pour répondre, Rousseau imagine ce qu'aurait pu être la vie de l'homme à l'état de nature, c'est-à-dire avant son entrée en société, une vie qu'il imagine paisible et heureuse, loin des soucis qui caractérisent l'état social. 

Le texte ci-dessous se trouve au début de la Seconde parie de ce Discours. Sa thèse est que la propriété est le point central du passage de l'état de nature à l'état social. L'homme est conçu comme originairement bon, mais il devient mauvais au fur et à mesure que l'état social se développe : la multiplication des besoins, la recherche de biens superflus tels que le luxe, le développement des maladies liées aux échanges concourent à l'accroissement de la violence et des inégalités. 

"L'homme est un animal politique"

Commentaire

Les Politiques (ou La Politique dans certaines traductions) est un traité en huit livres d'Aristote (384-322 av. J.-C.) dont l'objet est d'analyser ce qui relève de la cité (polis en grec). Il ne s'agit pas d'un traité politique ainsi que peuvent l'être Le Prince de Machiavel ou L'Esprit des Lois de Montesquieu, l'ouvrage étant vraisemblablement constitué de notes distinctes destinées à un enseignement oral et rassemblés par la suite par des éditeurs. Aristote y juge toutefois la politique comme "la plus haute de toutes les sciences" dont l'objectif est d'établir le bien de tous au moyen de la justice (Livre III, chapitre 7).

Le texte ci-dessous se trouve au chapitre 2 du livre I. Dans ce livre, Aristote commence par affirmer que les hommes s'associent en vue d'un bien et que la cité (ou la communauté civique, ce que l'on pourrait appeler de nos jours l'Etat) réalise ce bien souverainement. Une cité est composée de villages, eux-mêmes composés de familles qui comprennent le père qui en est le chef, l'épouse, les enfants, les esclaves et les biens. Cette association en différentes communautés est naturelle pour Aristote car elles ont toutes pour fin d'assurer la vie, mais parmi elles, il valorise surtout la cité qui seule permet de procurer l'autosuffisance (autarkeia) à un groupe humain. 

lundi 20 juin 2016

Cours - La vérité


Introduction

La vérité est définie classiquement par la scolastique comme l'adéquation entre la chose et l'esprit (dans le latin scolastique : adaequatio rei et intellectus) ou dit autrement : la conformité entre un jugement et un état de chose lui correspondant. Cette conformité peut être recherchée dans de nombreux domaines : les juges par exemple cherchent à déterminer les faits qui se sont réellement produits avant de rendre leur jugement, les politiciens prétendent faire des discours de vérité afin de dire ce qu'il en est réellement à leurs électeurs, les chercheurs enfin tentent de déterminer ce qu'est la vérité dans le domaine qu'ils étudient. Pour ce qui concerne les philosophes, ils vont s'intéresser plus particulièrement aux difficultés que pose la recherche de la vérité : est-elle accessible à l'homme ou bien illusoire ? 

Mais de même que les contraires du mot vérité sont nombreux (mensonge, hypocrisie, erreur, illusion, etc.), les sens du mot vérité sont pluriels. Pour certains philosophes, la vérité s'apparente à l'évidence ou à la clarté, pour d'autres, elle relève de la certitude, pour d'autres encore elle consiste en une révélation. Les relativistes affirment que chacun est juge de sa propre vérité et qu'elle n'existe pas de manière universelle et objective. Les sceptiques vont même jusqu'à arguer qu'aucune vérité n'est possible et les plus radicaux doutent y compris de cette affirmation. Cette multiplicité des écoles philosophiques interroge sur l'existence d'une vérité au singulier. 

dimanche 19 juin 2016

"L'opinion pense mal"

Commentaire

La Formation de l'esprit scientifique (1938) est un ouvrage de Gaston Bachelard (1884-1962). Sous-titré Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, ce livre a pour objectif de montrer qu'un scientifique doit apprendre à se débarrasser des images et des préjugés qui encombrent son esprit pour parvenir à la vérité. Pour Bachelard, la vérité scientifique s'oppose frontalement à la connaissance commune. Ainsi, l'opinion fonctionne comme un obstacle épistémologique. Contrairement à la science qui est toujours le résultat d'un processus et d'une construction, l'opinion croit pouvoir accéder immédiatement au réel. C'est pour cette raison que Bachelard la condamne.

Le texte ci-dessous se trouve au début du chapitre I consacré à la présentation du concept d'obstacle épistémologique. Bachelard vient d'expliquer que s'interroger sur les conditions psychologiques des progrès des sciences nécessite de poser le problème de la connaissance scientifique "en termes d'obstacles". Ces obstacles épistémologiques ne sont pas externes, mais internes à l'acte de connaître. Ils sont des causes de stagnation et même de régression des sciences. Bachelard souligne que "la connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres" et donc qu'elle ne peut donc pas être immédiate car le réel n'est pas ce qu'on croit, mais ce qu'on aurait dû penser. Par conséquent la connaissance avance en détruisant "les connaissances mal faites" et l'on connaît toujours "contre une connaissance antérieure".