jeudi 1 septembre 2016

"Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et tutélaire"

Commentaire

De la démocratie en Amérique (1835-1840) est un ouvrage paru en deux volumes écrit par Alexis de Tocqueville (1805-1859) suite à un voyage effectué sur le nouveau continent dans les années 1830. Paru en 1835, le premier volume est consacré à la description analytique des institutions américaines. Le second volume, paru cinq ans plus tard, en 1840, étudie l'influence de la démocratie sur les moeurs. Ce livre est l'occasion pour Tocqueville de mettre en garde contre les possibles conséquences négatives du développement d'une passion nouvelle à l'époque, celle de l'égalité, en ce qu'elle conduit les gouvernements à mettre en oeuvre des mesures liberticides.

Le texte ci-dessous est extrait du tome II, partie IV, chapitre VI dont l'objectif est de déterminer l'espèce de despotisme que les nations démocratiques ont à craindre. Dans cette partie IV, Tocqueville a commencé par souligner que l'égalité, en favorisant l'amour de l'indépendance des hommes, leur donnait naturellement le goût des institutions libres et générait une sorte de rejet de l'autorité gouvernementale. Pourtant, il montre dans les chapitres suivants que ce goût de l'indépendance peut dégénérer vers la servitude, notamment parce que les idées des peuples démocratiques en matière de gouvernement sont naturellement favorables à la concentration des pouvoirs (il n'y a plus de corps intermédiaires, une dissémination des pouvoirs comme c'était le cas dans l'aristocratie). Ainsi, le pouvoir souverain tend à s'accroître et risque de conduire à un despotisme doux.

La démocratie désigne un régime politique dans lequel la souveraineté appartient au peuple. Elle est, a priori, un régime très éloigné des dérives autoritaires que l'on peut retrouver parfois dans d'autres types d'organisation politique où le pouvoir est concentré dans les mains d'une petite minorité (aristocratie ou oligarchie) ou d'un seul (monarchie). Que Tocqueville parle à propos de la démocratie de "despotisme" peut donc surprendre. Le despotisme renvoie plutôt à un pouvoir absolu, arbitraire et oppressif du peuple, c'est-à-dire au contraire même de la démocratie. Mais il recourt à une fiction.

Tocqueville imagine ce que pourrait être une forme dévoyée de démocratie où les individus "semblables et égaux" (c'est la différence principale avec les sociétés d'Ancien régime) qui composent cette société finissent par se retirer "à l'écart", avec leurs semblables (la famille, les amis), recroquevillés dans leur sphère privée, afin de "se procurer de petits et vulgaires plaisirs". Ils délaissent alors la sphère publique, la vie politique, la réflexion et la discussion concernant les fins de la cité. En se désintéressant de la chose publique pour se recentrer sur eux-mêmes, ils deviennent comme étrangers les uns aux autres. Dans une telle situation, le corps social se délite et il n'existe "plus de patrie". C'est le triomphe d'une forme d'individualisme où vient primer la vie de la communauté ou de la famille sur l'ensemble politique.

La conséquence de ce désintérêt va être le renforcement du gouvernement, c'est-à-dire une extension du pouvoir étatique : "au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort". Les gouvernants vont ainsi profiter du retrait des citoyens sur leur sphère privée pour étendre l'emprise de leur pouvoir. Ce processus constitue une forme inédite de despotisme. Celui-ci ne se caractérise pas par la violence car il est "prévoyant" et "doux". Mais il n'en est pas moins redoutable puisqu'il est aussi "absolu, détaillé, régulier". Tocqueville le compare au pouvoir du père sur ses enfants, mais à la différence près que ce pouvoir ne vise pas leur émancipation, de leur apprendre à se débrouiller seul, de façon autonome, à vivre libre, mais à les maintenir en servitude en les infantilisant.

Ce despotisme prévoyant et doux n'est donc qu'en apparence bienveillant. Certes, il fait en sorte que les citoyens se réjouissent, qu'ils atteignent le bonheur, mais à condition seulement qu'il en reste "l'unique agent et le seul arbitre". Il s'étend toujours plus loin et de façon toujours plus précise sur la vie des citoyens afin de prendre en charge et régler les moindres détails de leur existence. Tocqueville ironise même en soulignant que s'il le pouvait, il irait jusqu'à "leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre". La conséquence est que les citoyens perdent progressivement l'usage de leur libre-arbitre. Tocqueville rend responsable l'égalité : c'est elle qui prépare les individus à accepter cette emprise toujours plus forte de l'Etat sur la société civile. Parce qu'ils gagnent en indépendance, paradoxalement, les hommes ne se soucient plus de la chose publique, pourtant condition essentielle de leur liberté.

Tocqueville observe aussi une autre conséquence : celle de l'inflation normative, c'est-à-dire l'accroissement des normes. Les lois, les décrets, les arrêtés, viennent compliquer et même rendre impossible l'initiative privée. Les esprits les plus originaux se trouvent empêtrés dans un carcan de règles qui limitent leur créativité. Ce n'est donc pas un despotisme qui recourt à la force, mais un despotisme incapacitant : il "s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse", "il ne détruit point, il empêche de naître". Il demeure un despotisme dans la mesure où, progressivement, il abêtit les hommes. Tocqueville utilise la métaphore du pastorat politique : ce despotisme doux "réduit [...] chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger". Il s'agit là du coeur de la critique libérale, hostile au développement de l'Etat, qui, à mesure qu'il étend son emprise sur la société sous prétexte de la réguler, finit par étouffer toute liberté.

Texte

"Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre ; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu a peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger."

- Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, vol. II, Partie IV : "De l'influence qu'exercent les idées et les sentiments démocratiques sur la société politique", chapitre VI : "Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre".

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