vendredi 19 août 2016

"Chacun se donnant à tous ne se donne à personne"

Commentaire

Le Contrat social (1762) est un ouvrage de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui établit le fondement légitime de l'autorité politique. Rousseau se fixe comme principal objectif de garantir la liberté car elle constitue selon lui l'essence de l'homme. Ainsi, il se distingue de ses prédécesseurs Hobbes et même Locke, tous deux ayant également développé une théorie du contrat social où les hommes, en s'unissant, abandonnaient leur droit de nature, à condition que le souverain protège leur vie (Hobbes) ou leurs biens (Locke). En effet, si les hommes abandonnent leur droit de nature (et donc leur liberté naturelle) chez Rousseau, c'est uniquement à condition que le contrat social garantisse la protection et la conservation de leur liberté (dite conventionnelle ou sociale).

L'extrait ci-dessous constitue le chapitre 6 (intitulé "Du pacte social") du livre I. Après avoir fait le constat que l'homme est né libre et qu'il se trouve partout dans les fers (I, 1), Rousseau a établi que la force ne pouvait créer aucun droit (critique de la notion de droit du plus fort en I, 3), puis a montré que la liberté ne pouvait pas être aliénée, c'est-à-dire échangée contre autre chose qu'elle-même (I, 4). Il va ici expliquer comment la forme d'association qu'il préconise permet de sauvegarder la liberté dont l'homme dispose à l'état de nature lors de son passage à l'état social. Pour cela, il introduit le concept de volonté générale comprise comme volonté unique d'un corps politique et non réductible à la somme des parties au contrat.

mercredi 17 août 2016

"La fin de l'Etat est la liberté"

Commentaire

Le Traité théologico-politique (1670) ou TTP est le seul ouvrage de Baruch Spinoza (1632-1677) paru de son vivant. Dans ce livre, l'auteur réalise une interprétation de l'Ecriture à la lumière de la raison naturelle. Mais surtout, Spinoza y pose les bases de la laïcité (même si le mot n'est pas présent dans le TTP), c'est-à-dire de la séparation du théologique et du politique, permettant ainsi à des communautés d'obédiences différentes (Amsterdam était une République multiconfessionnelle réunissant des protestants, des catholiques, des juifs, des athées, etc.) de vivre ensemble. Il se veut ainsi un ardent défenseur de la liberté de penser.

Le texte ci-dessous est extrait du chapitre XX qui clôt le TTP. Dans le chapitre XVI, Spinoza a établi que le droit naturel de chaque chose s'étend aussi loin que sa puissance le lui permet. Or ce droit ne se définit pas par la raison, mais par le désir. Par conséquent, rien n'est interdit, y compris la violence qui fait partie de la nature. Cependant, il apparaît plus utile aux hommes de vivre selon des lois qui les mettent à l'abri d'une crainte mutuelle. Ils instaurent donc un état social fixant des bornes à ce que chacun peut faire par l'intermédiaire d'un pacte, dont le principe est l'utilité qu'il procure aux individus qui s'unissent. Ce pacte assure le transfert de la puissance de chaque individu à la société elle-même qui détient désormais le pouvoir souverain. Chaque volonté se trouve ainsi soumise à la volonté de ce souverain et se doit de lui obéir. 

lundi 15 août 2016

Cours - La justice et le droit

Introduction

Au premier abord, la justice et le droit semblent deux notions très proches relevant du domaine juridique, la justice consistant minimalement en l'application du droit. Pourtant, il suffit de rappeler l'argument d'une pièce célèbre de Sophocle pour se persuader du contraire. Dans Antigone (441 av. J.-C.), on assiste en effet à une opposition frontale entre le droit humain et la justice divine. Antigone, soeur de Polynice recouvre, contre le décret du roi Créon, le corps de son frère qui vient d'être tué au combat. Elle estime l'édit royal illégitime car contrevenant aux lois divines, non écrites et éternelles, selon lesquelles tout corps a droit à une sépulture. Créon soutient, en revanche, que les lois humaines ne peuvent être enfreintes au nom de convictions personnelles et que Polynice était un traitre. Il décide donc de faire emmurer Antigone vivante pour avoir osé braver son autorité. 

La justice vient du latin justus qui signifie juste. Est juste une personne qui possède un jugement moral et une intention d'équité, qui va chercher à apprécier, reconnaître et respecter les droits et mérites de chacun. Mais il existe deux grands types de droit : le droit positif, créé artificiellement par les sociétés humaines et le droit naturel, droit non écrit, qui dérive de la nature des choses ou de la nature humaine. La justice divine dont se réclame Antigone est, en quelque sorte, une conception qui se rapproche du droit naturel au sens où elle agit au nom d'une justice transcendant les sociétés humaines, qui serait édictée par les dieux et valable en tout temps et en tout lieu. Cependant, la justice peut aussi désigner l'institution judiciaire chargée de faire appliquer le droit positif, d'où la position de Créon qui affirme être dans son bon droit lorsqu'il juge Antigone pour avoir enfreint la loi. Il peut donc considérer qu'il incarne la justice et que par conséquent, ses décisions sont justes parce qu'il lui appartient de faire respecter les lois. 

samedi 13 août 2016

"Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir"

Commentaire

Le Contrat social (1762) est un ouvrage de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui vise à établir les conditions d'une fondation légitime de l'autorité politique. Il a une visée normative : il ne s'agit pas de décrire comment fonctionne l'Etat, mais d'établir les conditions d'un gouvernement légitime. Pour ce faire, Rousseau considère que la liberté est une caractéristique fondamentale de l'état de nature et qu'il faut déterminer la forme la plus juste de gouvernement en fonction de celle-ci. Le Contrat s'ouvre en effet sur le constat suivant : "l'homme est né libre et partout il est dans les fers" (I, 1).

Le texte ci-dessous constitue le chapitre III intitulé "Du droit du plus fort" du premier livre du Contrat social. Dans ce livre I, Rousseau cherche à déterminer le principe de légitimité de tout ordre politique en opérant une critique des anciens systèmes de justification de l'autorité. Après avoir établi que la famille est la plus ancienne et la plus naturelle des sociétés, il estime qu'elle sert, par analogie, de premier modèle aux sociétés politiques (le chef est le père, le peuple est l'enfant), mais il montre aussi que l'aliénation de la liberté de l'enfant se fait pour son utilité alors que celle du peuple sert plus souvent le plaisir de commander du chef que sa liberté. Dans le chapitre III, il s'attaque au droit du plus fort comme système de justification de l'autorité.

mercredi 10 août 2016

"Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà"

Commentaire

Les Pensées (1670) ont été publiées après la mort de Pascal (1623-1662). Elles constituent un ensemble de notes qui devaient figurer dans une apologie de la religion chrétienne. Il s'agit donc d'un ouvrage à la fois fragmentaire et inachevé, remis en ordre par des éditeurs et dont la présentation peut varier. Malgré tout, il permet de se faire une idée de la pensée de Pascal, qui ne cherche pas à faire de système, mais à exposer la nécessité de la grâce (dans la théologie chrétienne, elle est l'aide surnaturelle apportée aux hommes par Dieu pour qu'ils accomplissent leur salut). Sans Dieu, l'homme est condamné à l'essentielle misère de sa condition car la raison seule demeure impuissante à découvrir certaines vérités.

Le texte ci-dessous constitue le fragment 294 dans l'édition Brunschwicg. Pascal fait le constat d'un relativisme des coutumes juridiques et de l'impossibilité d'établir ce que serait une justice universelle valable pour tous et en tout temps. Dans un autre fragment (Br. 298), il rapproche la justice et la force : "la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique" et ajoute : "ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste". Ces extraits du fragment 298 entrent en résonance avec ce qui est développé ci-dessous : les hommes corrompus par le péché originel n'ont pas la capacité de s'accorder rationnellement sur ce qu'est la justice, par conséquent, la force qui, contrairement à la justice, n'a pas besoin de longues discussions pour s'imposer, va être à l'origine de l'établissement du juste. Mais ce coup de force aura, à son tour besoin de la justice, pour être accepté et éviter la discorde et la contestation. 

"Le droit de nature est la liberté que chacun a d’user de sa propre puissance"

Commentaire

Le Léviathan (1651) a été écrit par Thomas Hobbes (1588-1679) dans le contexte des guerres civiles qui divisent l'Angleterre de son époque. Dans un style claire, avec un souci de définition rigoureux des concepts, il établit dans cet ouvrage une théorie du contrat au moyen duquel les hommes peuvent sortir de l'état de guerre qui caractérise l'état de nature. A l'état de nature, les individus disposent d'une égalité naturelle, d'où une certaine rivalité entre eux, chacun ne cherchant à obéir qu'à lui-même. Cet antagonisme des forces rend impossible l'obéissance à une même loi, d'où la nécessité d'établir un Etat qui contrebalance et annule ces forces.

Le texte ci-dessous se trouve au début du chapitre XIV intitulé "Des lois naturelles". Au chapitre précédent, Hobbes a décrit la situation de l'état de nature, moment théorique où les hommes vivent sans qu'une puissance leur impose à tous un "respect mêlé d'effroi", comme "une guerre de chacun contre chacun". L'enjeu dans le chapitre qui suit consiste à donner une assise juridique à la mise en place d'une autorité politique. Or le droit naturel implique que chaque individu considère comme juste ce qui sert son propre pouvoir ou ses propres intérêts. En effet, seule la loi positive peut définir ce qui est juste ou injuste pour Hobbes. Toutefois, il est possible, au moyen de la raison, de déterminer le contenu d'une loi naturelle.

mardi 9 août 2016

"La nature de l'équitable est d'être un correctif de la loi"

Commentaire

L'Ethique à Nicomaque est une oeuvre d'Aristote (384-322 av. J.-C) qui se compose de dix livres et qui porte sur l'éthique (du grec êthos "moeurs"), c'est-à-dire sur l'art de diriger sa conduite de la meilleure façon qui soit. Cette réflexion chez Aristote est inséparable de la politique, donc de la vie en communauté avec d'autres hommes. Elle vise à déterminer quel est le souverain bien - le bonheur pour Aristote - ainsi que la meilleure façon d'y parvenir. Cet objectif amène le Stagirite à réfléchir sur des notions telles que la vertu (livres I à IV), la justice (livre V), l'amitié (livre VIII et IX) et le bonheur (livre X). 

Le texte ci-dessous est extrait du livre V consacré à la justice et, plus précisément, du chapitre 14 intitulé "L'équité et l'équitable" reproduit intégralement. En V, 6-7, Aristote a distingué la justice distributive qui donne à chacun à proportion de ce qui lui revient et la justice corrective qui consiste à rétablir l'égalité. Il a également, en V, 9, défini la justice comme médiété, c'est-à-dire comme un art du juste milieu, il s'agit de ne donner ni trop, ni trop peu, l'injustice relevant ainsi des extrêmes. Il en vient ainsi à distinguer l'égalité de traitement que réalise la justice légale et ce qu'il appelle l'équité qui vise à pallier les insuffisances de la règle de droit lorsqu'un cas particulier l'exige au regard d'une certaine conception de la justice.