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jeudi 29 mars 2018

"Ce qui connaît tout le reste, sans être soi-même connu, c'est le sujet"

Commentaire

Le Monde comme volonté et comme représentation (1818) part de l'idée que "le monde est ma représentation" (§ 1) : la réalité n'est qu'une représentation subjective du monde perçu par une conscience. Mais Arthur Schopenhauer (1788-1860) n'est pas pour autant relativiste : le monde des objets est accessible à la connaissance. Il s'inscrit dans le sillage de l'idéalisme qui fait des idées la réalité ultime et, plus précisément, de l'idéalisme kantien, qui affirme la possibilité de la connaissance à partir des structures fondamentales de représentation du sujet. 

Le texte ci-dessous est extrait du livre premier qui porte sur le monde en tant que représentation. Schopenhauer s'appuie sur les acquis de l'idéalisme transcendantal kantien. Rappelons en effet que, pour Kant, si nous ne pouvons pas connaître la chose en soi, nous pouvons néanmoins connaître quelles sont les conditions de possibilités des idées. Dans le paragraphe précédent, Schopenhauer envisage le monde en tant qu'il a la propriété d'être pensé : la seule donnée fondamentale étant ce que l'on perçoit. Il en tire comme conséquence que le monde n'existe que par rapport à un sujet et que ce sujet est le principe même de tout ce qui existe. 

mardi 27 mars 2018

"Conscience ! Conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix"

Commentaire

L'Emile ou De l'éducation (1762) est une œuvre de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui expose sa théorie éducative. Elle est composée de cinq livres : les quatre premiers correspondent chacun à un âge de la jeunesse et le dernier porte plus spécifiquement sur l'éducation féminine. De manière générale, Rousseau considère que l'éducation doit tout faire pour préserver la bonté initiale de l'enfant, d'où son concept d'éducation négative qui consiste surtout à le protéger de la mauvaise influence de la société et à laisser faire la nature. L'enfant doit apprendre par lui-même de ses erreurs et son précepteur éviter d'intervenir directement en lui donnant la leçon.

Le texte ci-dessous est extrait du livre IV et, plus précisément, d'une partie qui s'appelle "Profession de foi du vicaire savoyard". Une profession de foi est la déclaration publique d'une croyance. Le vicaire savoyard renseigne le précepteur d'Emile sur les véritables principes moraux et religieux, c'est-à-dire ceux de Rousseau. Sa conception est celle de la religion naturelle, chaque homme ayant naturellement en lui le sentiment intérieur du divin, il n'a pas besoin d'autre chose que lui-même pour connaître Dieu. Ainsi, Rousseau s'en prend à la fois aux religions révélées, auxquelles il reproche de s'interposer entre les hommes et Dieu, au matérialisme et à l'athéisme. Il affirme, par la même occasion, la prédominance du sentiment sur la raison en matière de morale. 

lundi 21 novembre 2016

"Il n'y a que mon entendement seul qui conçoive ce que c'est que cette cire"

Commentaire

Les Méditations métaphysiques (1641) suivent l'ordre des raisons, c'est-à-dire l'ordre analytique de la découverte. Au cours des six méditations qui composent cet ouvrage, René Descartes (1596-1650) part du doute pour établir sa première certitude qui est celle du cogito. Il remarque ensuite qu'il existe en nous une idée dont on ne peut être l'auteur : l'idée d'infini. Il en déduit l'existence d'une réalité correspondant à cette idée : Dieu. Ce Dieu étant parfait, il ne peut vouloir me tromper, ce qui incline à penser qu'il existe une relation de vérité entre nos impressions et les corps extérieurs. Cependant, il convient de se méfier des informations que nous transmettent les sens. Il existe en effet selon Descartes un écart entre notre entendement fini et notre volonté infinie. En voulant trop rapidement connaître, on risque de se tromper, de mal interpréter ces informations, d'où l'importance de recourir uniquement à des représentations claires et distinctes.

Le texte ci-dessous constitue le célèbre exemple du morceau de cire. Il est issu de la Deuxième Méditation dont le sous-titre est "De la nature de l'esprit humain ; et qu'il est plus aisé à connaître que le corps". Cette affirmation que l'esprit est plus facile à connaître que le corps va à l'encontre de l'opinion commune. Elle découle du cogito qui pose comme vérité première la transparence de la substance pensante à elle-même : lorsque je suis en train de penser, j'existe. Le cogito peut ainsi être interprété à la fois comme une intuition ("je suis, j'existe") et comme une déduction ("je pense, donc je suis"), il reste dans tous les cas un acte de l'entendement. Or Descartes estime que l'on ne connaît clairement et distinctement qu'au moyen de l'entendement.

jeudi 9 juin 2016

"La conscience est incontestablement accrochée à un cerveau"

Commentaire

L'Energie spirituelle (1919) est un recueil de sept essais et conférences du philosophe français Henri Bergson (1859-1941). Le texte ci-dessous est extrait du chapitre II qui s'intitule "L'âme et le corps". A l'origine, il s'agit d'une conférence publiée par la revue de culture protestante Foi et Vie en 1912. Bergson s'y interroge sur les interactions entre le cerveau et la conscience. Il défend l'idée que la conscience n'est pas matérielle et qu'on ne doit pas réduire le mental au cérébral car il n'est pas possible de voir dans un cerveau l'intégralité de ce qui se passe dans la conscience qui lui correspond.

Le texte se situe au début de la conférence, Bergson vient de reprendre la position scientiste qui prétend pouvoir expliquer les causes dont la conscience est l'effet et il remarque qu'elle n'apporte pas les preuves de cette prétention. Il en appelle donc à l'expérience pour rejeter l'idée que le mental (la conscience) se confondrait avec le cérébral (le cerveau). Bergson est en effet le défenseur d'un spiritualisme psychologique (à ne pas confondre avec le spiritualisme philosophique de Berkeley), doctrine selon laquelle les phénomènes psychiques ne sont pas réductibles aux phénomènes physiologiques (c'est-à-dire aux phénomènes qui tiennent à l'organisation physique du cerveau). 

mercredi 25 mai 2016

"Je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire"

Commentaire

Les Méditations métaphysiques (1641) retranscrivent le chemin emprunté par Descartes (1596-1650) pour établir les principes de sa philosophie. Elles suivent l'ordre analytique de la découverte, c'est-à-dire l'ordre des raisons : on part du plus évident pour déduire les autres choses (cet ordre s'oppose à celui des matières où l'on part du plus important dans l'exposé général). Elles se composent de six méditations : le doute (I) d'abord, puis la découverte du cogito (II), l'idée d'infini donc de Dieu (III), la garantie divine de la véracité des idées claires et distinctes (IV), l'argument ontologique prouvant l'existence de Dieu (V) et l'union de l'âme et du corps (VI). 

Le texte ci-dessous est extrait de la Sixième méditation. Descartes, qui est parti de l'existence de la conscience à travers le cogito, doit expliquer l'existence des choses matérielles. Descartes avait imaginé la possibilité pour que ce qu'il perçoit du monde extérieur ne soit qu'un rêve. Or la preuve de l'existence de Dieu apporte une caution de la véracité de cette perception. Par conséquent, ce que nous percevons par les sens n'est jamais faux en soi, c'est l'opinion ou le jugement que nous nous faisons ensuite sur ce que nous percevons qui nous induit en erreur. Aussi, nous avons la faculté de corriger ces jugements du moment que nous nous bornons à juger seulement des choses dont nous avons une conception claire et distincte. 

samedi 30 avril 2016

"Nous proposons d'appeler organique la solidarité qui est due à la division du travail."

Commentaire

De la division du travail social (1893) est un ouvrage classique de la sociologie. Il constitue la thèse de doctorat d'Emile Durkheim (1858-1917). Durkheim distingue la division du travail technique de la division du travail social : si la première consiste à diviser le processus de travail en plusieurs tâches simples, la seconde concerne la spécialisation du travail par groupes et l'établissement de professions particulières. Son objectif dans cet ouvrage est de rendre compte de l'anomie (du grec anomia : "absence de loi, d'ordre") qui désigne l'affaiblissement des normes sociales réglant la conduite des individus dans une société.

Le texte ci-dessous est extrait du premier des trois livres que compte De la division du travail social. Ce premier livre porte sur la fonction de la division du travail. Durkheim vient d'évoquer la solidarité mécanique propre aux sociétés traditionnelles : dans ces sociétés, l'influence du groupe social sur les croyances et les valeurs est forte et les individus se ressemblent. La solidarité des sociétés modernes est différente en ce qu'elle est organique : les croyances et les valeurs sont individualisées, les individus se différencient et ont des rôles sociaux distincts.

mercredi 13 avril 2016

"L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps"

Commentaire

Les Eléments de philosophie (1916) ont été écrits par le philosophe Emile Chartier (1868-1951), plus connu sous le nom d'Alain, pendant la guerre de 14. Ils constituent une série de textes visant à clarifier certains problèmes de philosophie. Ils se composent de trois livres traitant respectivement de la connaissance par les sens, de l'expérience méthodique et de la connaissance discursive. 

L'extrait ci-dessous reproduit l'intégralité de la "Note sur l'inconscient" qui se trouve au chapitre XVI consacré au mécanisme (Livre II). Il est l'occasion pour Alain de revenir sur "cet abrégé du mécanisme" qu'est l'inconscient. Le mécanisme est, selon Alain, la doctrine d'après laquelle tous les changements dans l'univers sont des mouvements. Il critique toutefois la tendance à la simplification de la doctrine, notamment chez les disciples. Il faut toujours garder à l'esprit que rien dans les apparences n'impose l'hypothèse du mouvement et donc maintenir une certaine rigueur dans les analyses. 

"Une pensée vient quand "elle" veut, et non pas quand "je" veux"

Commentaire 

Par-delà bien et mal (1886) est un ouvrage de Nietzsche (1844-1900) rédigé sous forme aphoristique (pensée exprimée sous forme de phrases courtes). Chaque aphorisme s'offre comme une perspective possible sur les choses et Nietzsche affirme qu'il n'existe qu'une multitude de perspectives sur les choses et pas de chose en soi (position philosophique que l'on appelle le perspectivisme). Il commence son livre par la revue des préjugés des philosophes et notamment ce qu'il appelle la volonté de vérité, puis s'intéresse à la confiance qu'ils ont dans le langage et la grammaire. C'est de ce dernier point que traite le §17. 

Dans le texte ci-dessous, Nietzsche s'attaque en effet à la logique, science des raisonnements et s'en prend plus particulièrement aux logiciens qu'il qualifie de "superstitieux". Cette accusation à leur encontre est paradoxale puisque la superstition désigne une croyance irrationnelle. Or Nietzsche s'appuie sur un constat d'expérience, ce qu'il appelle par euphémisme "un tout petit fait" : "une pensée vient quand "elle" veut, et non pas quand "je" veux". Il arrive qu'une pensée nous vienne à l'esprit sans que nous le voulions. Il nous arrive aussi parfois de ne pas parvenir à nous souvenir d'une idée alors que nous essayons de nous en rappeler. Aussi, au lieu de dire "je pense", il vaudrait mieux dire "ça pense". Que quelque chose en nous pense, cela est certain, mais dire que l'on peut attribuer cette pensée à un "je", à un sujet, c'est pour Nietzsche, une simple "supposition" ou en tout cas, loin d'être une "certitude immédiate". 

dimanche 10 avril 2016

Cours - La conscience

Introduction

Que signifie l'expression "prendre conscience de quelque chose" ? On l'emploie par exemple lorsqu'on fait un retour sur soi, qu'on se rend compte d'une chose que l'on n'avait pas aperçu auparavant, dont on n'avait pas conscience. On suggère que l'on n'a pas pris le temps de réfléchir à nos actions.

On utilise aussi l'expression "se donner bonne conscience" ou "avoir mauvaise conscience". On entre alors dans la sphère morale : par exemple, lorsqu'on accomplit une bonne ou une mauvaise action. On parle aussi de "conscience professionnelle" pour signifier qu'on a bien effectué son travail. Ou encore lorsqu'on dit à propos d'une question épineuse qu'il s'agit d'une "affaire de conscience", on renvoie alors au sens moral d'une personne pour juger de la décision à prendre. 

"C'est l'existence sociale qui détermine la conscience des hommes"

Commentaire

Dans sa Contribution à la critique de l'économie politique (1859), Karl Marx (1818-1883) forme l'ébauche de ce qui reste dans l'histoire de la pensée économique et politique son ouvrage majeur : le Capital (1867). Cette Contribution se compose de deux chapitres, l'un revient sur l'analyse de la marchandise, l'autre sur la monnaie. 

L'avant-propos de l'ouvrage permet à Marx de revenir sur les principaux apports conceptuels de son travail et, notamment, sur la question de la superstructure. Ce terme désigne chez lui tout ce qui est représenté par les idées, les idéologies, le droit, etc. Cet ensemble dépend de la base économique, de l'infrastructure, qui désigne la réalité économique fondamentale déterminant tous les phénomènes sociaux. 

"Toute conscience est conscience de quelque chose"

Commentaire

Les Méditations cartésiennes s'offrent comme une Introduction à la phénoménologie (sous-titre de l'ouvrage). Edmund Husserl (1859-1938) présente les concepts fondamentaux de sa philosophie qui porte sur la façon dont les objets apparaissent à la conscience (phénoménologie vient du grec phainomenon : "ce qui apparaît"). Ces Méditations sont issues de conférences prononcées à la Sorbonne en 1929. 

Le titre de l'ouvrage rappelle celui de Descartes intitulé Méditations métaphysiques. Husserl s'inscrit en effet dans le sillage de Descartes en reprenant la démarche de pensée de ce dernier qui a permis de mettre au jour le cogito en tant que manifestation de la conscience considérée comme évidence indubitable. Husserl appelle cela l'apodicticité de l'ego, c'est-à-dire que le "je pense" (en latin ego cogito) apparaît comme une vérité nécessaire (ou apodictique). C'est pourquoi d'ailleurs il peut servir de principe à la philosophie.

samedi 9 avril 2016

"Je pense, donc je suis"

Commentaire


Ecrit en français et non en latin comme c'était souvent le cas à l'époque, le Discours de la méthode (1637) constitue à l'origine une préface à trois textes de Descartes intitulés la Dioptrique, les Météores et la Géométrie. A destination de tout individu doté de bon sens et pas seulement d'un public d'érudits, ce Discours se veut une présentation accessible de sa méthode pour découvrir le vrai. 

Dans le texte ci-dessous, Descartes revient sur les circonstances de la découverte du cogito, premier principe de sa philosophie. Le passage se trouve au début de la quatrième partie du Discours. Dans la première, il a fait quelques considérations sur les sciences, notamment sur le bon sens, "chose du monde la mieux partagée". Puis, il a évoqué les quatre règles de sa méthode (II) et les quatre maximes de sa morale provisoire (III). Il en vient à ses découvertes métaphysiques.

"L'homme est un roseau pensant"


Commentaire

Dans les Pensées (1670), Blaise Pascal (1623-1662) écrit que l'homme est à la fois grand et misérable, c'est-à-dire digne d'admiration et pourtant faible et malheureux. Cette affirmation paradoxale  permet de distinguer l'homme des autres êtres car "un arbre ne se connaît pas misérable" (Pensées, fragment 347, édition Brunschwicg). Ainsi, c'est dans la connaissance de sa petitesse que réside particulièrement la grandeur de l'homme. 

Pour mieux se faire comprendre, Pascal recourt à une image : "l'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant" (Pensées, fragment 348, édition Brunschwicg). L'image du roseau renvoie à la faiblesse de l'homme. On pense notamment à la fable de La Fontaine : "Le Chêne et le Roseau". Dans cette fable, le Chêne arrogant et prétentieux méprise le Roseau et le plaint de sa fragilité et de sa sensibilité extrême aux vents. Mais le Roseau s'empresse de le mettre en garde, sa compassion est inutile : "je plie, mais ne romps pas". Et en effet, ce que nous apprend la morale de la fable, c'est que le vent du Nord déracine le Chêne et ne laisse derrière lui que le Roseau.

"Se connaître soi-même, c'est cela la sagesse"

Commentaire

Le Charmide (ou De la sagesse) est un dialogue de Platon appartenant à la catégorie des dialogues de jeunesse (écrits entre -399 et -390 avant J.-C.). A cette époque, Platon s'efforce de reproduire la pensée de son maître Socrate. Dans Charmide, il le montre discutant avec Critias à la recherche d'une définition de la sagesse. Après avoir écarté plusieurs définition, Socrate en vient à examiner une nouvelle proposée par Critias : la sagesse consiste à se connaître soi-même. 

"Connais-toi toi-même" est une devise qui est inscrite sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes. On la retrouve mentionnée dans plusieurs dialogues de Platon (Philèbe, Protagoras, Premier Alcibiade et Phèdre). Elle est formulée à la manière d'un commandement : on enjoint le visiteur du temple à se connaître par lui-même. Pour Critias, cette phrase est une invitation à la sagesse, même si son expression reste énigmatique, faite "à la manière des devins" (Apollon était le dieu grec des prophéties). Il se fait ainsi le porte-parole d'une croyance répandue chez les Grecs consistant à dire que la sagesse passe par la connaissance de soi. 

mercredi 30 mars 2016

"Auparavant, il se sentait simplement ; maintenant, il se pense"

Commentaire

Dans Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798), Emmanuel Kant (1724-1804) répond à la question : qu’est-ce que l’homme ? Il montre, après Descartes, que le moment de la conscience de soi est décisif au sens où il distingue l’homme de l’animal : c'est parce qu'il est capable de dire "je" que l'homme se constitue comme sujet et s'arrache au monde des choses dont font partie les autres créatures. 

Selon Kant, la capacité de dire "je" permet de devenir ce qu'il appelle "une personne". Une personne, pour Kant, est un sujet moral, c'est-à-dire auquel on peut imputer des actions. Or cette imputation n'est possible que parce que l'on demeure le même au cours du temps. La conscience est une, elle "persiste à travers tous les changements" : elle constitue la synthèse de qui nous arrive et de ce que nous faisons. 

samedi 26 mars 2016

"Cent mille rien ne sauraient faire quelque chose"

Commentaire

Ecrits en français, langue des scientifiques de l’époque, les Nouveaux Essais sur l’entendement humain (achevés en 1706 mais publiés en 1765) de Leibniz se veulent une réponse aux Essais sur l’entendement humain du britannique John Locke, notamment sur la question du statut des idées. Pour l’empirisme lockéen, toute connaissance procède des sens, il n’existe pas d’idées innées comme le pense Descartes et l’esprit est "une table rase" (tabula rasa en latin). Leibniz propose une solution permettant de concilier l’innéisme cartésien et l’empirisme lockéen qu'il résume ainsi : rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens, si ce n'est l'intellect lui-même.

L’extrait commenté fait référence à la théorie des petites perceptions, anticipation de la notion d’inconscient qu’approfondira ensuite la psychanalyse. Cette théorie consiste à montrer que si notre esprit est constitué d’une infinité d’idées et d'impressions, celles-ci ne sont pas toujours aperçues par nous. Selon Leibniz, l’esprit humain contient une infinité d’idées virtuelles qui s’actualisent lorsque nous y pensons. 

dimanche 2 juin 2013

"Cogito ergo sum"

Le Penseur (1902),
Rodin.
C'est au philosophe René Descartes que l'on doit cette célèbre expression. "Je pense, donc je suis" ou en latin, langue des érudits au XVIIe siècle, "cogito ergo sum", est davantage qu'une simple déduction, c'est aussi et surtout une révolution dans l'histoire de la philosophie. Elle sert non seulement à Descartes de premier principe à sa méthode de recherche de la vérité, mais elle place aussi pour la première fois le sujet au centre des préoccupations : le sujet devient le point de départ de l'enquête philosophique et le principe de toute vérité.

Pour comprendre le sens du cogito, il faut repartir de la démarche cartésienne elle-même. L'ambition de Descartes est, en effet, de s'assurer que ce qu'il tient pour vrai l'est effectivement. Dans son Discours de la méthode (1637), il va donc partir du doute : "Je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées dans l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes". Ce doute est radical, mais il a une fonction précise : permettre de trouver un socle assuré pour pouvoir établir des connaissances. En ce sens, il se distingue du doute sceptique, du doute qui n'a pour fin que le doute lui-même. Le doute cartésien a pour fin la découverte de la vérité, c'est pourquoi il est aussi qualifié de doute méthodique ou de doute hyperbolique, c'est-à-dire poussé jusqu'à un certain point.

Ce point, c'est le cogito lui-même. Si l'on résume l'esprit de la démarche cartésienne exposée plus en détails dans les Méditations métaphysiques (1641) : pendant que je doute, je ne puis pas douter que j'existe, donc il faut nécessairement que j'existe pour pouvoir douter. Voici la première vérité dont on peut partir pour construire nos connaissances. Dans ce texte, Descartes va même plus loin que dans son Discours de la méthode, puisqu'il imagine l'existence d'un "malin génie"qui pourrait faire que les vérités mathématiques soient trompeuses. 

A partir du cogito, Descartes va pouvoir ensuite progresser dans la connaissance en suivant scrupuleusement les règles de la méthode qu'il établit dans son Discours : 
  • ce qui est vrai doit apparaître clairement et distinctement ;
  • les problèmes complexes doivent être ramenées à des éléments simples ;
  • les éléments simples doivent ensuite permettre de retrouver le problème complexe ;
  • cette procédure doit faire l'objet d'une vérification. 

En résumé, le cogito, "je pense, donc je suis", va servir de socle à la fondation des sciences. Une fois acquise la certitude du cogito, le sujet cartésien va pouvoir être certain de leur véracité. Le cogito est un moment philosophique essentiel, qui suit le doute radical et vient garantir la certitude de la réalité. Il répond ainsi à la question posée par Montaigne dans ses Essais : "que sais-je ?" S'il demeure un point de départ solide, tout reste encore à construire...

samedi 1 juin 2013

"Connais-toi toi-même"

Le Faux Miroir (1928),
Magritte.
"Connais-toi toi-même" est une phrase que Platon reprend à son maître Socrate. Mais ce dernier n'en est pas le véritable auteur : à l'origine, il s'agit d'une inscription du temple de Delphes. C'est une phrase classique de la philosophie, qui peut d'ailleurs aussi en être une définition, en tout cas pour Socrate. La dialectique, cette entreprise de connaissance reposant sur le dialogue de l'âme avec elle-même, se trouve toute entière exprimée dans cette exigence de se connaître par soi-même. 

La connaissance de soi par soi-même nécessite une introspection, c'est-à-dire de porter un regard (latin : specto) à l'intérieur de soi (intra). Ce regard consiste en réalité en un dialogue avec soi-même, ce qu'on appelle plus communément la réflexion : l'idée que notre conscience se pense elle-même, qu'elle se représente ses idées intérieurement et qu'elle les discute, les compare, les critique. 

Cette phrase prend ici la forme d'un commandement : il s'agit bien d'un devoir, comme s'il fallait, à tout homme qui se veut être véritablement homme, entreprendre de se connaître. Seulement, cette connaissance de soi se distingue du sens que nous lui donnons aujourd'hui, influencés que nous sommes par l'analyse psychanalytique. Ce n'est pas l'individu qu'il faut connaître, mais bien ce qui fait de nous un homme en tant qu'homme. C'est cette quête qui va distinguer l'homme de l'animal : la conscience, en tant que capacité de mettre les choses à distance, de les penser,  est ce qui permet à l'homme d'agir, non pas seulement avec passion, mais aussi et surtout en raisonnant, et par la même occasion, d'agir en être libre contrairement à l'animal qui agit d'abord par instinct.

L'entreprise philosophique initiée par Socrate n'est rien d'autre qu'une quête de soi : se connaître soi-même pour être véritablement homme. Mais il ne s'agit pas pour autant de mettre de côté les passions : l'âme, selon l'image célèbre qu'en donne Platon dans le Phèdre, peut être symbolisé par un char tiré par deux chevaux, l'un est bon et obéissant, l'autre rétif et rebelle, d'où l'enjeu pour le conducteur - c'est-à-dire la raison - de diriger son attelage en prenant soin de ménager ses deux montures.  

Dans une autre oeuvre, Alcibiade, Platon explique par l'intermédiaire de Socrate que la connaissance de soi ressemble à cette image de l'oeil qui ne se voit pas voir, et qui a besoin d'un miroir - de la réflexion - pour se voir voir. Ainsi, la pensée doit être cultivée pour elle-même car elle est ce qu'il y a de divin en l'homme, vision de la vision et principe du principe. 

vendredi 24 mai 2013

Citations sur le sujet

1) La conscience

"Se connaître soi-même, c'est cela la sagesse". +++
- Platon, Charmide, (citant Critias faisant référence et reprenant l’inscription inscrite sur le fronton du temple de Delphes : "Connais-toi toi-même").

"Je pense, donc je suis". +++
- Descartes, Discours de la méthode, IV.

"L’homme (...) est un roseau pensant". +++
- Pascal, Pensées, fragment 348 (Brunscwicg). 

"Auparavant, [l'enfant] se sentait ; maintenant, il se pense". +++
- Kant, Anthropologie d'un point de vue pragmatique, I, §1. 

"Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience". +++
- Marx, Contribution à la critique de l'Économie politique, « Avant-propos ».

"Toute conscience est conscience de quelque chose".  +++
- Husserl, Méditations cartésiennes, §2. 

"Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix !"
- Rousseau, Emile ou De l’éducation.

"Deviens ce que tu es".
- Nietzsche, Le Gai Savoir. 

2) La perception

« Dans les impressions, il n’y a pas de science ».
Platon, Théétète.

« La perception porte nécessairement sur une réalité singulière, tandis que la science consiste dans le fait de connaître l’universel ».
Aristote, Seconds Analytiques.

« Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement ».
Descartes, Méditations métaphysiques.

« Dans les sens, il n’y a point de jugement ».
Kant, Critique de la raison pure.

« La perception dispose de l’espace dans l’exacte proportion où l’action dispose du temps ».
Bergson, Matière et mémoire.

« Ce que chaque perception, même fausse, vérifie, c'est l'appartenance de chaque expérience au même monde ».
Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible.

3) L’inconscient

"Cent mille rien ne sauraient faire quelque chose". +++
- Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, "Préface". 

"Une pensée vient quand "elle" veut et non pas quand "je" veux". +++
- Nietzsche, Par-delà bien et mal, I, §17.

"Ce que la volonté veut, c'est toujours la vie". +++
- Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, §54.

"Montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison". +++
- Freud, L’inquiétante étrangeté et autres textes, « Une difficulté de la psychanalyse ».

"L'interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient dans la vie psychique". +++
- Freud, L'interprétation des rêves, VII, E.

"L'inconscient est une méprise sur le Moi, c'est une idolâtrie du corps". +++
- Alain, Eléments de philosophie, II, 16, "Du mécanisme", "Note sur l'inconscient".

4) Autrui

« Un ami est un autre soi-même ».
Aristote, La Grande Morale.

« Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : parce que c'était lui, parce que c'était moi ».
Montaigne, De l'Amitié (parlant de son ami La Boétie).

« Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande ».
Tocqueville, De la démocratie en Amérique.

« L’enfer, c’est les autres ».
Sartre, Huis clos.

« Le visage est (…) ce dont le sens consiste à dire : ‘‘Tu ne tueras point’’. »
Levinas, Ethique et infini.

« Tout ce qui est commun, dans le désir (…) signifie non l’harmonie, mais le conflit ».
René Girard, La Violence et le Sacré.

5) Le désir

"Notre ancienne nature est telle que nous étions un tout complet". +++
- Platon, Banquet (citant Aristophane qui fait l'éloge d'Eros en racontant le mythe de l'androgyne).

"Parmi les désirs, les uns sont naturels, les autres sans fondement". +++
- Épicure, Lettre à Ménécée.

"Si tu désires quelqu'une des choses qui ne sont pas en notre pouvoir, tu seras malheureux". +++
- Épictète, Manuel.

"Ce n'est pas par la satisfaction du désir que s'obtient la liberté, mais par la destruction du désir".- Épictète, Manuel.

"Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent et tu prospéreras toujours".
- Épictète, Manuel.

"Nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous la désirons". +++
- Spinoza, Ethique, III.

"Le désir est l’essence même de l’homme".
- Spinoza, Ethique, III.

"Changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde". +++- Descartes, Discours de la méthode, III (3e maxime de la morale par provision).

"La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui". +++
- Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, IV, § 57.

"Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède". - Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse.

"Nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons échanger qu’une chose contre une autre".
- Freud, Essais de psychanalyse appliquée.

"Le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses".
- Proust, Les plaisirs et les jours.

6) L’existence et le temps

« Il n’y a pas de temps sans mouvement ou sans changement ».
Aristote, Physique.

« Le présent est court, l’avenir incertain ; le passé seul est assuré ».
Sénèque, De la brièveté de la vie.

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais bien. Si je veux l’expliquer à quelqu’un qui le demande, je l’ignore ».
Saint-Augustin, Confessions, VI, 14.

« Le présent d’ordinaire nous blesse ».
Pascal, Pensées, n°172 Brunchvicg, n°47 Lafuma.

« Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix ».
Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire.

« Le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes ».
Kant, Critique de la raison pure.

« Le temps est ce qui empêche que tout soit donné tout d’un coup ».
Bergson, La pensée et le mouvant.

« L’existence est un fléchissement ».
Sartre, La Nausée.

dimanche 7 juin 2009

Le cogito de Descartes

Le cogito de Descartes est une expression célèbre souvent mal comprise. Cogito est un terme latin qui signifie "je pense". Le philosophe René Descartes (1596-1650) en fait le principe de ses méditations métaphysiques, c'est-à-dire la source de toutes ses réflexions philosophiques. Cogito est en fait un raccourci pour "cogito ergo sum" ("je pense, donc je suis") que Descartes prononce dans Le Discours de la méthode (1637) puis dans Les principes de philosophie (proposition 7 et 10). Le cogito est en fait la première idée claire et distincte à partir de laquelle l'on peut élaborer une réflexion. Il garantit l'établissement d'un jugement indubitable du moment que l'on avance méticuleusement dans son raisonnement. Cette idée est claire, c'est-à-dire qu'elle est "présente et manifeste à un esprit attentif" (Principe de philosophie, I), mais aussi distincte, c'est-à-dire "précise et différente de toutes les autres (...) qui ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut" (ibid.).

Il existe cependant une autre formulation possible du cogito, qui au sens strict ne correspond pas à ce cogito compris comme affirmation de la pensée, mais qui en est une extension : "je suis, j'existe" (Méditation métaphysique). Dans la deuxième Méditation en effet, Descartes écrit : "cette proposition : "je suis, j'existe", est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit". En d'autres termes, du fait que je pense, je peux en déduire que je suis, et du fait que je suis, je sais du même coup que j'existe.

Avant de voir la distinction entre ces deux réflexions, "je suis, j'existe" et "je pense, donc je suis", voyons d'abord comment Descartes met au jour son fameux .Dans le Discours de la méthode, l'enjeu pour Descartes est surtout de présenter sa méthode et de lutter contre le scepticisme : "remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais" (IVe partie). Si l'on ouvre Les Principes, on lit : "je pense, donc je suis, est la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre". On voit donc que le cogito est le principe sur lequel peut être fondé un enchaînement de raison, donc une manière de s'assurer un point de départ vérace.

Dans les Méditations Métaphysiques, Descartes se lance à la recherche des vérités premières et il décide pour commencer, de faire table rase de ses certitudes. Il endosse alors le rôle du sceptique et doute de tout même jusqu'à la véracité des vérités mathématiques. Il élabore également l'hypothèse d'un malin génie qui le ferait se tromper toujours. Mais à ce doute poussé à un point extrême, hyperbolique, il s'aperçoit que quelque chose résiste : il ne peut pas douter qu'il pense pendant qu'il pense. Ainsi la réalité de sa propre pensée s'impose à lui comme une évidence absolue. En effet, quoi que je pense, je ne peux pas douter que je pense au même moment, et donc que je suis. Descartes pose donc comme certain que j'existe en tant que chose qui pense. Il y là une sorte d'instantanéité entre le je suis et le j'existe.

"Je pense, donc je suis" est tout simplement l'affirmation que je suis un sujet doué de conscience. Le sujet conscient de soi est ainsi posé comme ce que la pensée ne saurait éliminer sans se nier elle-même. Il faut bien comprendre que c'est en partant du sujet et de la conscience que Descartes fonde sa philosophie. Certains lecteurs contemporains de Descartes n'ont pas tout de suite compris ce que signifiait le cogito. Le philosophe Pierre Gassendi (1592-1655) par exemple lui oppose le fait qu'on peut inférer le cogito de n'importe quelle action comme « Je mange donc je suis » ou bien « Je me promène donc je suis ». Descartes lui répond (cf. « Lettre servant de réponse aux Cinquièmes objections ») que tous les actes que nous connaissons par nos sens ont été auparavant révoqués par le doute. La raison en est qu'ils peuvent très bien être illusoires (on peut rêver que l'on est en train de manger ou de se promener alors que l'on reste immobile dans un lit). La véritable formule n'est donc pas : « Je me promène, donc je suis », mais bien « Je pense que je me promène, donc je suis ». C'est la présence de ma pensée à elle-même qui est la seule certitude résistant à l'épreuve du doute, car même l'existence de mon propre corps est remise en question.

Par conséquent, l'absence d'inférence entre le je suis et j'existe, montre que le cogito, le raisonnement "je pense, donc je suis" est une idée claire qui me permet de constater (et non pas de déduire) que je suis. L'existence ne peut pas être déduite, mais elle est une émanation du cogito : me disant, "je pense, donc je suis", j'affirme du même coup mon existence en tant que conscience : "je suis, j'existe". La présence de ma pensée à elle-même, la conscience, est donc pour Descartes une certitude, une idée claire et distincte, à partir du moment où je pose l'acte fondateur du cogito : "je pense, donc je suis".