vendredi 22 juillet 2016

"Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin"

Commentaire


De la richesse des nations (1776) est un ouvrage fondamental du philosophe et père de l'économie moderne Adam Smith (1723-1790). Il constitue une rupture fondamentale avec la conception hobbésienne d'un état de nature conçu comme état de guerre. Smith analyse la situation initiale de l'homme comme étant celle du marchand. Dans son optique, les relations d'échange sont premières et régies par le marché où se rencontrent l'offre et la demande autour d'un prix. Ainsi, tant que la concurrence s'exerce librement, le marché est un lieu pacifié où s'ordonne l'interdépendance des individus bien comprise des individus parce qu'ils ont besoin les uns des autres.

Le texte ci-dessous se trouve au début du livre I, chapitre II qui porte, plus précisément, sur le principe rendant possible la division du travail : l'échange. La division du travail consiste en la séparation des tâches composant le processus de production afin de permettre à l'ouvrier de gagner en habilité, en temps et de favoriser l'accomplissement de tâches simples par des machines. Elle est évoquée au début de la Richesse des nations à travers l'exemple célèbre de la manufacture d'épingles (I, 1). L'échange en constitue le principe car Smith définit l'homme comme étant incapable de subvenir seul à ses besoins : il a naturellement besoin des autres pour vivre. Mais en outre, la somme de ces échanges est spontanément harmonieuse : chacun en recherchant son intérêt propre se trouve conduit par une "main invisible" et remplit ainsi une fin "qui n'entre nullement dans son intention" (Richesse des nations, IV, 2). En échangeant, sans s'en rendre compte, l'homme fait société.

Adam Smith revient sur l'origine de cette division des tâches : il ne faut pas l'attribuer à "l'effet d'une sagesse humaine" dont l'objectif serait d'accroître "cette opulence générale qui en est le résultat", mais à "un certain penchant naturel à tous les hommes", celui de l'échange. Autrement dit, pour Smith, l'échange est une tendance naturelle, une inclination, un désir qui tient à notre nature humaine. D'où l'idée que le libre-échange constitue en lui-même un principe vertueux : c'est l'échange qui engendre la division du travail et la division du travail qui renforce l'interdépendance des hommes entre eux.

Il convient toutefois de souligner que Smith ne cherche pas à trancher le débat qui oppose ceux qui tiennent l'échange comme une composante de notre nature humaine ou bien comme le résultat de l'usage de la raison et de la parole. Il se borne à constater deux choses :

  • l'échange est "commun à tous les hommes"
  • il est le propre de l'homme puisqu'on ne l'aperçoit chez aucune autre espèce d'animaux. 

L'échange au sens smithien apparaît comme une sorte de contrat. Or, ainsi qu'il le remarque, "on n'a jamais vu de chien faire de propos délibéré l’échange d’un os avec un autre chien". Il distingue ainsi :
  • le concours accidentel des passions : par exemple, deux lévriers qui courent le même lièvre donnent l'impression d'agir de concert en se renvoyant la proie, mais ils ne font en réalité que suivre leurs instincts car ils n'ont passé aucun accord pour coordonner leurs actions ;
  • l'échange : il est le fruit d'un accord, d'un contrat, "ceci est à moi, cela est à toi ; je te donnerai l’un pour l’autre".

Smith insiste bien sur ce point : le chien qui, assistant au dîner de son maître, cherche à obtenir de quoi se nourrir ou bien l'enfant qui caresse sa mère pour gagner sa faveur ne réalisent pas un échange. Il en va de même pour l'homme qui, par des flatteries et des attentions serviles, essaie de s'attirer les bonnes grâces de quelque personnalité importante. Ces comportements sont basés sur la séduction et ils ne permettent d'emporter l'amitié que d'un petit nombre de personnes. Or l'homme a besoin pour vivre "du concours d'une multitude d'hommes".

A mesure que la société s'accroît, les échanges se développent, l'homme se spécialise dans un métier selon ses aptitudes, il devient boucher, marchand de bière ou boulanger. Ainsi, plus cette tendance naturelle à échanger s'affirme, plus la division du travail augmente et, du même coup, l'interdépendance des hommes entre eux. En effet, si l'animal une fois adulte peut vivre seul, l'homme en revanche "a presque continuellement besoin du secours de ses semblables". Comment donc va-t-il assurer sa survie ?

Il vaut mieux pour lui ne pas compter seulement sur la bienveillance des hommes, mais s'adresser "à leur intérêt personnel". Or c'est justement en quoi consiste l'échange :"Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même". Dans l'échange, il s'agit de persuader autrui que son avantage est de faire ce que l'on attend de lui. On n'échange pas par humanité, mais par égoïsme, non pour satisfaire les besoins d'autrui, mais bien pour son avantage propre. D'où la conclusion que tire Smith : "Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts". L'échange est juste parce qu'il repose sur la réciprocité des intérêts personnels, chacun satisfaisant à travers lui un besoin propre et ce serait une erreur de venir contrarier ces intérêts individuels parce qu'il est plus efficace de compter sur eux pour satisfaire nos propres besoins que d'attendre que cela vienne de la bienveillance d'autrui.

Texte

"Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour but cette opulence générale qui en est le résultat ; elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes, qui ne se proposent pas des vues d’utilité aussi étendues : c’est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre.

Il n’est pas de notre sujet d’examiner si ce penchant est un de ces premiers prin­cipes de la nature humaine dont on ne peut pas rendre compte, ou bien, comme cela paraît plus probable, s’il est une conséquence nécessaire de l’usage de la raison et de la parole. Il est commun à tous les hommes, et on ne l’aperçoit dans aucune autre es­pèce d’animaux, pour lesquels ce genre de contrat est aussi inconnu que tous les autres. 

Deux lévriers qui courent le même lièvre ont quelquefois l’air d’agir de concert. Chacun d’eux renvoie le gibier vers son compagnon ou bien tâche de le saisir au passage quand il le lui renvoie. Ce n’est toutefois l’effet d’aucune convention entre ces animaux, mais seulement celui du concours accidentel de leurs passions vers un même objet. On n’a jamais vu de chien faire de propos délibéré l’échange d’un os avec un autre chien. On n’a jamais vu d’animal chercher à faire entendre à un autre par sa voix ou ses gestes : Ceci est à moi, cela est à toi ; je te donnerai l’un pour l’autre. Quand un animal veut obtenir quelque chose d’un autre animal ou d’un homme, il n’a pas d’autre moyen que de chercher à gagner la faveur de celui dont il a besoin. Le petit caresse sa mère, et le chien qui assiste au dîner de son maître s’efforce par mille manières d’attirer son attention pour en obtenir à manger. L’homme en agit quelquefois de même avec ses semblables, et quand il n’a pas d’autre voie pour les engager à faire ce qu’il souhaite, il tâche de gagner leurs bonnes grâces par des flatteries et des attentions serviles. Il n’a cependant pas toujours le temps de mettre ce moyen en œuvre. Dans une société civilisée, il a besoin à tout moment de l’assistance et du concours d’une multitude d’hommes, tandis que toute sa vie suffirait à peine pour lui gagner l’amitié de quelques personnes. 

Dans presque toutes les espèces d’animaux, chaque individu, quand il est parvenu à sa pleine croissance, est tout à fait indépendant, et tant qu’il reste dans son état naturel, il peut se passer de l’aide de toute autre créature vivante. Mais l’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. C’est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s’obtiennent de cette façon. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage."

- Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. G. Garnier et A. Blanqui, Livre Premier, Chapitre 2 : "Du principe qui donne lieu à la division du travail", coll. GF, Flammarion, Paris, 1991, p. 81-82.

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