mercredi 27 juillet 2016

"On ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens"

Commentaire

L'Essai sur le don (1926) de l'anthropologue Marcel Mauss (1872-1950) est sous-titré Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques. Dans cet ouvrage, il s'agit principalement pour le neveu et disciple du sociologue Emile Durkheim, de montrer que les phénomènes économiques s'insèrent dans une logique plus globale que celle qui régit les échanges marchands et que cette logique ne se réduit pas à celle du calcul d'intérêt mercantile. En étudiant les sociétés archaïques (au sens étymologique du terme : arkhê en grec désigne "le principe"), Mauss montre que les échanges ont une nature éminemment sociale et qu'ils proviennent d'un système complexe de don et contre-don.

Le texte ci-dessous est extrait de l'introduction de l'essai. Mauss explique que dans de nombreuses sociétés, les échanges prennent la forme de cadeaux qui apparaissent comme volontaires d'un point de vue théorique, mais qui sont en réalité faits et rendus de manière obligatoire. Ces échanges constituent des phénomènes sociaux totaux, c'est-à-dire qu'ils sous-tendent et que s'y expriment toutes sortes d'institutions tels que la religion, le droit, la morale, la politique, la famille ou l'économie. Il s'intéresse plus particulièrement à ce caractère du don qui implique qu'il soit obligatoirement rendu. Il interroge les forces à l'oeuvre qui obligent le donataire à rendre le don sous forme d'un contre-don.

Mauss ne réfléchit pas abstraitement à la nature des échanges comme le ferait un philosophe, mais il analyse les récits d'anthropologues qui décrivent comment ils se font dans les sociétés primitives, c'est-à-dire première par rapport à nous. Or il remarque que ces échanges non seulement ne se cantonnent pas à la sphère des biens, mais en outre, qu'ils ne sont pas de nature pacifique. Pour Mauss, les échanges à l'état de nature sont par essence agonistiques, c'est-à-dire conflictuels : ils expriment une lutte. Mauss critique ainsi la vision classique de l'échange qui est celle de l'économie naturelle propre à Aristote où les individus passent un marché visant à échanger des biens et des richesses. L'échange est, en réalité, un phénomène plus global et plus complexe.

Mauss estime d'abord que "dans les économies qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens". Il soulève trois arguments principaux contre la vision classique des échanges primitifs :
  • ce ne sont pas des individus qui échangent, mais "des collectivités qui s'obligent mutuellement" : à l'origine, l'échange comporte une dimension sociale, à travers lui, différents groupes s'affrontent ; nous sommes ici loin de la représentation chère à Montesquieu d'un doux commerce portant à la paix (De l'Esprit des lois, XX, 2) ;
  • ce ne sont pas seulement des biens qu'on échange, mais aussi et avant tout "des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires" : lorsqu'on analyse l'échange dans une société, il ne faut pas se limiter à l'échange marchand car le marché et la circulation des richesses ne résument pas, à eux seuls, ce phénomène ;
  • les échanges ont certes une forme volontaire, mais ils comportent fondamentalement une dimension obligatoire "à peine de guerre" : lorsqu'un groupe offre un cadeau, fait un don, le groupe qui le reçoit devient redevable et se trouve ainsi obligé de rendre sous-forme de contre-don le don reçu. 

Autrement dit, l'échange comporte trois dimensions essentielles négligées par la tradition classique : il est social, global et obligatoire. Pour cette raison, Mauss préfère parler de "système de prestations totales" pour ne pas limiter les échanges aux simples biens et services, mais élargir ceux-ci y compris à ce qui en semble le plus éloigné, à savoir le don et le contre-don.

Mauss analyse ensuite ce qui lui paraît constituer "une forme typique" de ce système de prestations totales chez les Indiens de la côte du Pacifique nord : le potlatch. Par ce terme qui signifie en langue chinook "nourrir", "consommer", il désigne un comportement culturel que l'on peut observer au cours d'une cérémonie solennelle et qui consiste pour le chef d'un clan à faire un don ou une destruction à caractère sacré ou rituel tout en lançant au chef donataire le défi de faire un don équivalent. Derrière ce système de don et contre-don, il existe, selon Mauss, un "principe de la rivalité et de l'antagonisme" : le potlatch constitue une lutte parfois à mort entre deux chefs rivaux. 

Le potlatch représente une forme rudimentaire et religieuse de l'échange. Les dons qui sont réalisés expriment la valeur du clan qui les fait. Ils sont fondamentalement politiques : un moyen de manifester un changement de statut, de se montrer digne de sa position et de dominer le clan adverse. Comme il faut être généreux, il importe aussi de pouvoir rendre : donner peu, être incapable de rendre, c'est être ruiné, mais surtout humilié et déchu. La magnificence a le caractère d'un défi que l'on se lance en donnant beaucoup et que l'on relève en donnant plus encore. On trouve des survivances de ce phénomène dans les sociétés contemporaines, notamment dans l'offre de cadeaux, l'organisation de réception et de cérémonies somptuaires comme les mariages. Ces cérémonies, malgré leur aspect gratuit, dissimulent des enjeux sociaux et politiques.
Texte

"Il ne semble pas qu’il ait jamais existé, ni jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, ni dans les sociétés qu’on confond fort mal sous le nom de primitives ou inférieures, rien qui ressemblât à ce qu’on appelle l’Économie naturelle. Par une étrange mais classique aberration, on choisissait même pour donner le type de cette économie les textes de Cook concernant l’échange et le troc chez les Polynésiens. Or, ce sont ces mêmes Polynésiens que nous allons étudier ici et dont on verra combien ils sont éloignés, en matière de droit et d’économie, de l’état de nature.

Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d’un marché passé entre les individus. D’abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s’obligent mutuellement, échangent et contractent et les personnes présentes au contrat sont des personnes morales clans, tribus, familles, qui s’affrontent et s’opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l’intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu’ils échangent, ce n’est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments et où la circulation des richesses n’est qu’un des termes d’un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin, ces prestations et contre-prestations s’engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu’elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d’appeler tout ceci le système des prestations totales. Le type le plus pur de ces institutions nous paraît être représenté par l’alliance des deux phratries dans les tribus australiennes ou nord-américaines en général, où les rites, les mariages, la succession aux biens, les liens de droit et d’intérêt, rangs militaires et sacerdotaux, tout est complémentaire et suppose la collaboration des deux moitiés de la tribu. Par exemple, les jeux sont tout particulièrement régis par elles. Les Tlinkit et les Haïda, deux tribus du nord-ouest américain expriment fortement la nature de ces pratiques en disant que « les deux phratries se montrent respect ».


Mais, dans ces deux dernières tribus du nord-ouest américain et dans toute cette région apparaît une forme typique certes, mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales. Nous avons proposé de l’appeler potlatch, comme font d’ailleurs les auteurs américains se servant du nom chinook devenu partie du langage courant des Blancs et des Indiens de Vancouver à l’Alaska. « Potlatch » veut dire essentiellement « nourrir », « consommer ». Ces tribus, fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l’assemblée solennelle de la tribu. Celle-ci y est rangée suivant ses confréries hiérarchiques, ses sociétés secrètes, souvent confondues avec les premières et avec les clans ; et tout, clans, mariages, initiations, séances de shamanisme et du culte des grands dieux, des totems ou des ancêtres collectifs ou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques, de fixations de rangs politiques dans la société des hommes, dans la tribu et dans les confédérations de tribus et même internationalement. Mais ce qui est remarquable dans ces tribus, c’est le principe de la rivalité et de l’antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu’à la bataille, jusqu’à la mise à mort des chefs et nobles qui s’affrontent ainsi. On y va d’autre part jusqu’à la destruction purement somptuaire des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu’associé (d’ordinaire grand-père, beau-père ou gendre). Il y a prestation totale en ce sens que c’est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu’il possède et pour tout ce qu’il fait, par l’intermédiaire de son chef. Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée.

- Marcel Mauss, Essai sur le don (1926), Introduction : "Du don, et en particulier de l'obligation de rendre les présents", PUF, coll. « Quadrige », 10e éd., 2001, p. 269-270.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire