mardi 26 juillet 2016

"L'argent est la force chimique universelle de la société"

Commentaire 

Les Manuscrits de 1844 sont un ensemble de textes de jeunesse rédigés par Karl Marx (1818-1883) à l'occasion de l'un de ses séjours à Paris. Il comporte trois manuscrits : le premier porte sur le salaire, le profit du capital et le travail aliéné, le deuxième s'attache à décrire l'opposition du capital et du travail, le troisième s'intéresse, quant à lui, à la propriété privée, à la division du travail, au pouvoir de l'argent et à la phénoménologie hégélienne. 

Le texte ci-dessous est extrait du troisième manuscrit et, plus précisément, d'une partie traitant du pouvoir de l'argent dans la société bourgeoise. L'argent engendre une fascination chez les hommes. Il a pour qualité de pouvoir presque tout acheter et tend donc à passer pour tout puissant à leurs yeux. Marx s'interroge sur l'essence de l'argent et cherche à déterminer l'origine de son pouvoir. Pour cela, il mobilise deux extraits d'oeuvre théâtrale : Faust de Goethe et Timon d'Athènes de Shakespeare. 



Marx analyse tout d'abord une remarque de Méphistophélès dans Faust. Méphistophélès incarne un représentant du diable qui propose un marché au Docteur Faust : la jeunesse et le bonheur en échange de son âme. Cette tirade explique que l'argent ne peut certes pas tout acheter (les mains, les pieds, la tête restent la possession de Faust), mais il reste néanmoins une puissance permettant de s'emparer de la force des hommes et ainsi faire "tout comme si" nous avions "vingt-quatre pattes". L'argent introduit ainsi un certain rapport à l'autre : ce que nous achetons avec l'argent, c'est la force d'autrui. En ce sens, l'argent est éminemment social.

L'argent permet d'augmenter sa propre force au moyen de la force des autres : "ma force est tout aussi grande que la force de l'argent". Il est une puissance qui conduit à définir, voire à modifier, l'essence même de l'individu. Il a donc, en plus de sa dimension sociale, une fonction créatrice qui réside dans sa capacité à faire illusion, à faire "comme si". Cette fonction est renforcée par l'universalité de l'argent qui est aussi une capacité à tout acheter, son être même consistant à être une puissance d'achat. Or ce que l'argent peut acheter est a priori indéterminé, c'est en ce sens qu'il est puissance et aussi ce qui amène les hommes à le considérer comme tout-puissant.

Marx analyse ensuite deux passages du Timon d'Athènes qui permettent de mettre en lumière deux caractéristiques essentielles de l'argent, il est :
  • une divinité : la "divinité visible" qui "fait fraterniser les impossibilités" ;
  • un entremetteur : "l'entremetteur universel des hommes et des peuples"

Shakespeare montre en effet que l'argent permet de transformer les qualités humaines en leur contraire. L'argent a le pouvoir de rendre le laid beau : un homme riche peut, grâce à son argent, épouser une femme belle. Comme le souligne Marx, "ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même" : l'argent ne rend pas beau au sens propre du terme, mais il a le pouvoir d'annuler l'effet de la laideur qui consiste à être repoussant. Il en va de même pour les autres qualités mentionnées dans le passage : le juste, le noble, le jeune, le vaillant, etc. L'argent permet d'être honoré de ses semblables, quand bien même un homme serait le plus malhonnête des hommes. L'or embaume toutes "les plaies hideuses" conclut Shakespeare, d'où son caractère divin : l'argent a une fonction démiurgique, il inverse les qualités, il donne l'illusion du bien à partir du mal.

Shakespeare met également en avant le rapport servile que l'argent introduit entre les hommes. L'humanité est décrite par lui comme "esclave" de l'argent. L'argent est ambivalent car il peut être à la fois facteur de dissension et facteur d'union. Il permet ainsi d'unir les hommes entre eux, mais il est aussi ce qui les sépare : il abêtit les hommes et les conduit à s'entre-déchirer. C'est en ce sens que l'argent apparaît à Marx comme "le lien de tous les liens", "le vrai moyen d'union", "la force chimique universelle de la société". Les hommes se soumettent pour de l'argent, ils s'unissent et ils se battent également pour lui. Dans tous les cas, il demeure ce qui relie les hommes entre eux, il est ce qui fait lien, ce qui permet à la société d'exister, mais aussi ce qui la menace.

Texte

"L'argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s'approprier tous les objets est donc l'objet comme possession éminente. L'universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant... L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l'homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l'existence des autres hommes pour moi. C'est pour moi l'autre homme.

Que diantre ! il est clair que tes mains et les pieds
Et ta tête et ton c... sont à toi ;
Mais tout ce dont je jouis allégrement
En est-ce donc moins à moi ?
Si je puis payer six étalons,
Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?
Je mène bon grain et suis un gros monsieur,
Tout comme si j'avais vingt-quatre pattes.

Goethe, Faust (Méphistophélès).

Shakespeare dans Timon d'Athènes :

De l'or ! De l'or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs ; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants ; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs ; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations...

Et plus loin :

O toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen, vaillant Mars, séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, toi dont la splendeur fait fondre la neige sacrée qui couvre le giron de Diane, toi dieu visible & qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches [XLII] et dans tous les sens, pierre de touche des cœurs, traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la en des querelles qui la détruisent, afin que les bêtes aient l'empire du monde.

Shakespeare décrit parfaitement l'essence de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe.

Ce qui grâce à l'argent est pour moi, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Ma force est tout aussi grande qu'est la force de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n'est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m'acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l'argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus ; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l'argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l'argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l'argent m'évite en outre la peine d'être malhonnête ; on me présume donc honnête ; je suis sans esprit, mais l'argent est l'esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d'esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possède la puissance sur les gens d'esprit n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit ? Moi qui par l'argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humains ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?

Si l'argent est le lien qui me lie à la vie humaine, qui lie à moi la société et qui me lie à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas dénouer et nouer tous les liens ? N'est-il pas non plus de ce fait le moyen universel de séparation ? Il est la vraie monnaie divisionnaire, comme le vrai moyen d'union, la force chimique [universelle] de la société.

Shakespeare souligne surtout deux propriétés de l'argent :

1º Il est la divinité visible, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la perversion universelle des choses ; il fait fraterniser les impossibilités.

2º Il est la courtisane universelle, l'entremetteur universel des hommes et des peuples.

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités - la force divine - de l'argent sont impliquées dans son essence en tant qu'essence générique aliénée, aliénante et s'aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l'humanité.

Ce que je ne puis en tant qu'homme, donc ce que ne peuvent toutes mes forces essentielles d'individu, je le puis grâce à l'argent. L'argent fait donc de chacune de ces forces essentielles ce qu'elle n'est pas en soit ; c'est-à-dire qu'il en fait son contraire."

- Karl Marx, Manuscrits de 1844, Troisième manuscrit, "Pouvoir de l'argent dans la société bourgeoise", trad. E. Bottigelli.

Texte disponible en ligne ici

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