mardi 27 septembre 2016

"L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté"

Commentaire

Du contrat social (1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est l'occasion d'examiner le fondement de la société : "l'acte par lequel un peuple est un peuple" (I, 5). Cet acte se matérialise par un contrat au moyen duquel les hommes passent de l'état de nature à la société civile. Mais pour cela, il faut qu'ils acceptent librement de renoncer à leur liberté naturelle, qui est une liberté toute-puissante, afin d'acquérir une liberté civile, plus mesurée, rationnelle et encadrée par les limites du droit. Par le passé, les pactes sociaux se sont réalisés au détriment de la liberté notamment afin d'assurer la sécurité (par exemple chez Hobbes). L'enjeu pour Rousseau est de parvenir à conserver cette liberté fondamentale, mais sous une autre forme.

Le texte ci-dessous constitue un chapitre intitulé "De l'état civil" (I, 8). Il s'agit d'insister sur l'intérêt qu'il existe à échanger la liberté naturelle que l'on possède à l'état de nature contre la liberté civile ou conventionnelle qui résulte de la passation d'un contrat social avec les autres hommes. L'objectif est de faire en sorte qu'ils ne soient plus contraints d'obéir à la volonté arbitraire de l'un d'entre eux. La solution consiste pour eux à se donner des lois qui résultent de leur propre volonté, à la fois générale et fondée sur la raison. Ainsi ils ne feront qu'obéir à eux-mêmes et la contrainte (qui suppose la force) aura été remplacée par l'obligation (qui est l'obéissance à la loi).

Rousseau décrit le "changement très remarquable" qui se fait en l'homme lorsque celui-ci passe de l'état de nature à l'état civil. L'état de nature correspond à un état d'avant la société, où l'homme vit éloigné de ses semblables, dans de petites communautés comportant un nombre très restreint d'individus. L'état civil est l'état auquel il accède une fois le pacte social contracté, c'est-à-dire une fois que les individus ont remarqué qu'il leur était plus profitable de s'unir afin de mieux assurer leur survie. Or ce changement, pour Rousseau, n'est pas seulement remarquable parce que l'homme accède ainsi à la conscience politique. Dans l'état civil, l'homme accède aussi à la conscience morale.

En effet, l'homme n'est pas le même à l'état de nature et à l'état civil :
  • à l'état de nature, il suit son instinct, son appétit, ses impulsions physiques, ses penchants, bref, il est soumis à ses désirs, à son animalité - l'absence de liberté caractérise la bête car celle-ci est uniquement soumise à ses désirs ;
  • à l'état civil, au contraire, sa conduite obéit à la justice, à la morale. Il entend désormais "la voix du devoir" et son action repose sur les principes du droit. 

A l'état de nature, l'homme disposait d'une liberté naturelle, il pouvait faire tout ce qu'il voulait. Il s'agissait d'une liberté fondamentale, essentielle à l'homme mais, en même temps, il ne pouvait pas encore s'en servir intelligemment. Le pacte social est l'occasion pour l'homme de s'élever intellectuellement : "ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève". Autrement dit, l'accession à l'état civil est un moyen pour l'homme de se réaliser lui-même, de s'humaniser. L'enjeu est bien de convaincre un homme libre de contracter : en faisant la balance entre ce qu'il gagne et ce qu'il perd à l'état civil, il se retrouve largement gagnant. C'est pourquoi, selon Rousseau, "il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme". 

Ainsi, Rousseau met en balance, dans "des termes faciles à comparer" les avantages et les inconvénients du passage à la société civile :
  • ce qu'il perd : la liberté naturelle et le droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ;
  • ce qu'il gagne : la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. 

Rousseau insiste sur la différence essentielle qu'il existe entre ces deux libertés :
  • la liberté naturelle : elle "n'a pour bornes que les forces de l'individu"  ;
  • la liberté civile : elle "est limitée par la volonté générale". Les hommes n'obéissent pas à d'autres hommes, mais à la loi. Rousseau relie intimement la liberté et la justice : il ne peut exister de liberté réelle sans loi. Cette liberté ne consiste plus à faire ce que l'on veut comme dans la liberté naturelle mais à ne pas être contraint de faire ce que veut autrui. Pour cela, chaque homme doit obéir aux lois qui émanent de la volonté générale, c'est-à-dire qui émanent en fait de lui parce qu'en tant que citoyen, il constitue le corps politique qui est à l'origine des lois (c'est sa volonté mais qui s'exprime de manière générale, pour tous). L'homme est libre sur un plan politique parce qu'il se donne à lui-même les lois auxquelles il souhaite obéir. 

Rousseau insiste également sur la différence essentielle qu'il existe entre les deux types d'avoir :
  • la possession : elle "n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant" ;
  • la propriété : elle "ne peut être fondée que sur un titre positif". Rousseau rejette le bienfondé de l'existence d'un droit du plus fort : être le plus fort ne constitue jamais un droit au sens où celui-ci ne dépend que de la force et non pas de la justice pour s'imposer. La propriété, à la différence de la possession, consiste à lier celle-ci au droit et donc à la faire reconnaître comme légitime. Le droit lui assure ainsi une plus grande sécurité que si elle était uniquement fondée sur la force (elle constitue un "titre positif", donc reconnu par une norme).

Enfin, le plus important aux yeux de Rousseau est qu'il émerge du pacte social "la liberté morale" qui permet à l'homme de se rendre vraiment "maître de lui". En suivant son seul appétit, l'homme qui se pense libre demeure, en fait, esclave de ses désirs, alors qu'en observant la loi, bien qu'il soit dans une situation d'obéissance, il apparaît paradoxalement comme vraiment libre (libre à un plus haut degré) : "l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté". Cela signifie que l'homme, en passant un pacte social, ne fait pas que comprendre qu'il est dans son intérêt de se prémunir de la domination d'autrui (liberté politique) ou d'assurer ses possessions par des titres (propriété), il s'élève aussi à la compréhension de la nécessité d'obéir à un ordre supérieur et de ne plus conformer son action seulement à sa volonté particulière. Il accède ainsi à l'autonomie, c'est-à-dire à la capacité de se donner une règle de conduite qui soit rationnelle et non plus fondée sur ses seuls appétits.

Texte

"Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir, succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme.

Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.

On pourrait sur ce qui précède ajouter à l'acquis de l'état civil la liberté morale, qui seule rend l'homme vraiment maître de lui ; car l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté."

- Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social (1762), Livre I, Chapitre VIII : "De l'état civil". 

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