mercredi 31 août 2016

"C’est seulement dans l’État que l’homme a une existence conforme à la Raison"

Commentaire

La raison dans l'Histoire constitue l'introduction des Leçons sur la philosophe de l'Histoire (1837) qui sont des textes établis à partir des manuscrits laissés par Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) et des notes de cours prises par ses élèves, puis publiés à titre posthume. Cette introduction présente la méthode hégélienne qui consiste à considérer l'histoire d'un point de vue philosophique, c'est-à-dire à penser la logique à l'oeuvre dans la succession des faits historiques. Pour Hegel, l'histoire est le lieu de la manifestation et de la prise de conscience de la manifestation de ce qu'il appelle l'Idée ou encore l'esprit absolu. Dans cette optique, il cherche à démontrer que l'histoire se déploie de manière rationnelle et qu'elle est donc marquée par le progrès.

Le texte ci-dessous est extrait du chapitre II portant sur la réalisation de l'esprit dans l'histoire. Hegel a d'abord défini la notion d'esprit, qu'il oppose à la notion de matière et qu'il rattache à la fois à la raison et la liberté (point 1). Il a ensuite (point 2) envisagé les moyens de la réalisation de cette liberté en évoquant notamment la ruse de la raison (le fait que la raison laisse les passions agir à sa place dans l'histoire pour son profit) et le rôle des grands hommes (ils réalisent ce progrès de la raison dans l'histoire). Le point 3 est ainsi l'occasion de connaître la matière qui sert à réaliser la fin de la raison : l'Etat.

Hegel affirme que "dans l'Etat, la liberté devient objective et se réalise positivement". Il distingue deux conceptions de la liberté :
  • une conception négative : la liberté comme ce qui permet de faire ce que l'on veut du moment que l'on ne gêne pas autrui. Elle correspond à l'idée que la société serait une juxtaposition d'individus, placés les uns à côté des autres, avec comme seul lien, une "limitation commune" de leur liberté ;
  • une conception positive : celle que réalise l'Etat, elle est radicalement différente de la liberté négative et correspond à celle que l'on trouve dans "le droit" et dans "l'ordre éthique". 

La conception négative de la liberté se rattache à la volonté subjective. Cette volonté désigne le premier moment de la vie de l'esprit. Un individu se rapporte à ses besoins et désirs de sujet. Il est alors animé par des passions bornées qui renvoient à ses intérêts propres. Mais il peut aussi être animé par une grande passion historique, c'est la figure du grand homme. Dans ce cas, il s'ouvre à l'universel. L'Etat va ainsi devenir la figure concrète de l'union entre la volonté subjective et l'universel : c'est l'institution qui permet à l'individu de dépasser cette volonté subjective.

Le projet philosophique de Hegel consiste à retracer l'odyssée de l'esprit. D'un point de vue global, il conçoit cet esprit comme l'union substantielle de l'être et de la pensée. Mais cet esprit n'est pas figé, il n'est pas un concept au sens statique du terme, défini une fois pour toute : au contraire, il se déploie dans le temps, dans l'histoire. Hegel appelle ce processus de réalisation : la dialectique. Chaque moment nie le précédent tout en le conservant (en allemand, Hegel emploie le terme Aufhebung qui peut être traduit par "dépassement"). Ainsi, l'esprit se déploie en trois moments : esprit subjectif, esprit objectif et esprit absolu, ce dernier moment étant exprimé par l'art, la religion, puis la philosophie.

Le droit va être l'une des expressions de l'esprit objectif, tout comme l'histoire et la société. Quant à la vie éthique (Sittlichkeit), elle désigne la moralité objective, c'est-à-dire la morale telle qu'elle est effectivement vécue dans la société. Elle s'oppose à la moralité subjective, vécue sur le plan individuel (Moralität). En effet, "c'est seulement dans l'Etat que l'homme a une existence conforme à la raison" : lorsqu'il demeure à l'état subjectif, l'homme suit ses intérêts propres, ceux que lui dictent ses passions. Dans la Moralität, il va juger du bien selon sa subjectivité. Mais avec l'Etat, il va parvenir à s'objectiver. Ce travail d'objectivation est réalisé par l'éducation qui a pour principal but de faire en sorte que "l'individu cesse d'être quelque chose de purement subjectif" et s'ouvre à l'universel.

Pour Hegel, l'être de l'homme se confond avec l'Etat : "tout ce que l'homme est, il le doit à l'Etat". Cela signifie qu'il n'y a pas d'être de l'homme hors de l'Etat car l'Etat est le moyen pour l'homme de se réaliser au sens où celui-ci lui permet de devenir esprit objectif. Dans l'Etat, l'homme participe aux moeurs, aux lois et à la vie éthique, et par là-même, il prend conscience de ce qu'il est. Il n'est pas qu'un être voué à des passions bornées, il a un accès à l'universel. Les lois de l'Etat sont l'expression de cet universel : elles disent ce qu'il doit en être pour tous. Elles sont le fruit d'un processus de déploiement de la vérité, d'une union de la volonté subjective, particulière de l'individu et de la volonté objective, générale, incarnée par l'unité de l'Etat.

Hegel définit l'homme par sa raison. Il est homme parce qu'il est rationnel. C'est ce qui le distingue des autres animaux. Par conséquent, l'essence de l'homme, c'est-à-dire ce qu'il est au plus profondément de lui, est celle d'un être qui se réalise par et pour l'Etat. L'Etat apparaît aux yeux de Hegel comme l'achèvement de la rationalisation du vivre-ensemble. L'Etat permet d'unifier les différentes classes sociales qui divisent la société civile en une seule volonté. A travers lui, la volonté devient effective, réalisée conformément à la raison.

Texte

"Dans l'Etat, la liberté devient objective et se réalise positivement. Cela ne signifie nullement que la volonté générale soit un moyen que la volonté subjective des particuliers utilise pour parvenir à ses fins et à la jouissance d'elle-même. Ce qui constitue l'Etat n'est pas une forme de vie en commun dans laquelle la liberté de tous les individus doit être limitée. On s'imagine que la Société est une juxtaposition d'individus et qu'en limitant leur liberté les individus font de sorte que cette limitation commune et cette gêne réciproque laissent à chacun une petite place où il peut se livrer à lui-même. C'est là une conception purement négative de la liberté. Bien au contraire, le droit, l'ordre éthique, l'Etat constituent la seule réalité positive et la seule satisfaction de la liberté. 

C’est seulement dans l’État que l’homme a une existence conforme à la Raison. Le but de toute éducation est que l’individu cesse d’être quelque chose de purement subjectif et qu’il s’objective dans l’État. L’individu peut certes utiliser l’État comme un moyen pour parvenir à ceci ou à cela. Mais le Vrai exige que chacun veuille la chose même (die Sache selbst) et élimine ce qui est inessentiel. 

Tout ce que l’homme est, il le doit à l’État : c’est là que réside son être. Toute sa valeur, toute sa réalité spirituelle, il ne les a que par l’État. Ce qui constitue sa réalité spirituelle, c’est le fait que la Raison, son être même, devient un objet pour lui en tant que sujet connaissant et se présente à lui comme une objectivité immédiatement existante. C’est ainsi que l’homme est conscience, c’est ainsi qu’il participe aux moeurs, aux lois, à la vie éthique et étatique. Car le Vrai est l’unité de la volonté subjective et de la volonté générale : dans l’État, l’Universel s’exprime dans les lois, dans des déterminations rationnelles et universelles."

- Hegel, La raison dans l'Histoire, Deuxième ébauche : "L'histoire philosophique", Chapitre II : "La réalisation de l'Esprit dans l'Histoire", 3 : "Le matériel de la réalisation de l'Esprit", "L'Etat", trad. K. Papaioannou, Editions 10/18, coll. Bibliothèques 10/18, Paris, 2004, p. 134-135. 

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