samedi 18 juin 2016

"Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont"

Commentaire 

Le Livre du philosophe (1872-1875) est un ouvrage inachevé de Nietzsche (1844-1900) composé d'aphorismes. Il porte principalement sur le problème du rapport entre la vérité et le langage. Nietzsche est connu comme philosophe, mais il a aussi été philologue. La philologie est une discipline qui a pour objet l'établissement critique des textes que nous ont légués les civilisations passées. Elle prête donc une attention particulière au langage. Or Nietzsche considère le langage comme étant par essence rhétorique. Il ne sert pas à dire la vérité, mais à présenter les choses de la manière dont nous voudrions qu'elles soient.  

Le texte ci-dessous répond à la question : "qu'est-ce donc que la vérité ?" Nietzsche vient d'expliquer que l'intellect est un moyen de conservation pour l'individu et s'applique donc, à ce titre, plus particulièrement à l'art de la dissimulation. Cet art permet à l'homme qui est moins bien doté que les autres animaux pour assurer sa survie (il n'a pas de cornes ou de mâchoire aiguë dit Nietzsche) et donc aussi plus faible de ce point de vue, de subsister. C'est pourquoi d'ailleurs cet art se trouve dans notre espèce très développé. Nietzsche donne plusieurs exemples de ce qu'il appelle "le cirque perpétuel de la flatterie" : le mensonge, la tromperie, les masques, les conventions, etc. Il en conclut que "presque rien n'est plus inconcevable que l'avènement d'un honnête et pur instinct de vérité parmi les hommes". 

Pour Nietzsche, la vérité se confond avec l'apparence des choses qui est à la fois singulière et changeante. Sa réponse nous place d'emblée dans l'univers du langage : la vérité lui apparaît comme "une multitude mouvante de métaphores, métonymies, d'anthropomorphismes", qui sont des figures de rhétorique. La métaphore consiste en un transfert de sens par substitution analogique d'un terme concret par un terme abstrait (par exemple : la racine du mal). La métonymie sert à exprimer un concept au moyen d'un autre concept qui lui est uni par une relation nécessaire (par exemple le contenant pour le contenu : boire un verre). Enfin l'anthropomorphisme renvoie à la description d'un phénomène en termes humains (par exemple : concevoir Dieu à l'image de l'homme). 

Dans toutes ces figures selon Nietzsche, on ne trouve finalement que des "relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées". D'où la thèse qu'il défend : "les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont". Il compare la vérité à une monnaie qui aurait perdu son empreinte et qui apparaîtrait comme métal, c'est-à-dire dans sa vérité la plus nue, mais aussi la plus décevante, perdant ainsi sa valeur faciale. On notera que Nietzsche utilise justement la métaphore d'une monnaie sans empreinte pour expliquer ce qu'il entend par vérité, ce qui est encore un moyen d'appuyer son argumentation. En outre, il interroge par là même l'intérêt que nous prenons à la vérité en la valorisant peut être indûment par rapport au mensonge. Du point de vue de la vie, de sa conservation, peut être que le mensonge se révèle finalement plus utile que la vérité.

On se situe ici sur le plan d'une analyse morale de la vérité, c'est-à-dire fondamentalement de sa valorisation sociale. Dans l'esprit des moralistes tels que Montaigne, Pascal ou La Rochefoucauld, Nietzsche entend parler "de l'obligation qu'impose la société pour exister" où il critique justement l'idée qu'il faudrait être véridique, ce que l'on peut résumer par l'exigence sociale bien connue d'être soi-même. Aux yeux de Nietzsche, cette exigence sociale ne signifie en réalité rien d'autre que "l'obligation de mentir", de travestir la réalité au moyen de "métaphores usuelles". Le paraître domine en société, mais il importe toujours de faire comme si tout était naturel et véritable, de sauver quoiqu'il arrive les apparences. 

Il reste donc à expliquer la présence en l'homme d'un "instinct de vérité" ou encore du "sentiment de vérité", c'est-à-dire de ce besoin ou de ce sentiment de dire ce que sont les choses sans dissimulation. Pour Nietzsche, cet instinct s'explique par l'oubli : l'homme, au fil du temps, oublie qu'il rehausse les choses au moyen de métaphores. Il finit par croire que les usages sociaux qui deviennent des coutumes s'identifient à la vérité. En outre, ces coutumes correspondent à ce qu'il veut voir inconsciemment, à savoir un monde rassurant, ordonné et régulé. Or le monde est essentiellement inquiétant, irrationnel et chaotique. L'instinct de vérité ne serait, en ce sens, rien d'autre que l'expression de notre volonté, c'est-à-dire de la façon dont nous aimerions que le monde soit. 

Texte

"Qu’est-ce que donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais comme métal.

Nous ne savons toujours pas encore d'où vient l'instinct de vérité : car jusqu'à présent nous n’avons entendu parler que de l'obligation qu’impose la société pour exister : être véridique, c’est-à-dire employer les métaphores usuelles ; donc, en termes de moral, nous avons entendu parler de l’obligation de mentir selon une convention ferme, de mentir grégairement dans un style contraignant pour tous. L’homme oublie assurément qu’il en est ainsi en ce qui le concerne ; il ment donc inconsciemment de la manière désignée et selon des coutumes centenaires - et, précisément grâce à cette inconscience et à cet oubli, il parvient au sentiment de la vérité."

- Friedrich Nietzsche, Le livre du philosophe, trad. A. Kremer-Marietti, Flammarion, coll. GF, 1991, p. 123-124.

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