mardi 14 juin 2016

"Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée"

Commentaire

Le Discours de la méthode (1637) est l'oeuvre la plus connue de Descartes (1596-1650). Il s'agit à l'origine d'une Préface à un ensemble de trois textes présentant ses travaux scientifiques et qui ne sont plus guère lus de nos jours : la Dioptrique, les Météores et la Géométrie. Dans cette Préface, Descartes présente sa méthode qui s'inspire des mathématiques et qui permet à la fois de déterminer la nature de l'âme et de prouver l'existence de Dieu. 

L'extrait ci-dessous constitue les premières lignes de l'ouvrage. Dans la première partie du Discours, Descartes fait part de quelques considérations sur les sciences de son époque. Cette première partie est également autobiographique : il précise qu'il a poursuivi ses études au collège jésuite de La Flèche, mais que les matières qu'il a étudiées l'ont finalement déçu, lui apportant plus de doutes et d'incertitudes que de véritables connaissances. Seules les mathématiques lui ont particulièrement plu du fait de la certitude et de l'évidence de leurs raisonnements, même s'il juge l'algèbre de son époque parfois confuse et obscure. 

"Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée", ainsi commence le Discours de la méthode. Faut-il voir là un constat optimiste ou un trait ironique ? En effet, on peut comprendre cette déclaration au premier degré en se félicitant que Descartes considère que tout homme, sur le plan de la raison, en vaut bien un autre (rappelons que Descartes écrit à l'époque de l'Ancien Régime où la société est divisée en trois ordres inégaux : la noblesse, le clergé et le Tiers Etat). Mais en lisant la suite, on comprend que si tous les hommes disposent de ce bon sens, ils pensent aussi tous en être si bien pourvus, que personne ne souhaite en avoir davantage. Finalement, le bon sens ne semble pas du tout suffisant si l'on veut bien conduire sa raison et la vision optimiste s'effondre rapidement.



Descartes considère le bon sens comme un synonyme de la raison, autrement dit, il s'agit de la capacité à raisonner ou comme il le définit lui-même, de "la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux". Le bon sens est donc d'abord une puissance, c'est-à-dire que la raison n'est pas toujours active, elle est une capacité. Ensuite, le bon sens est ce qui permet de bien juger, ce qui signifie qu'il est en droit suffisant (sous certaines conditions que Descartes détaille peu après) pour faire la différence entre la vérité et la fausseté. Pour Descartes, la vérité est ce que l'esprit distingue à la fois clairement (ce qui présent à l'esprit) et distinctement (non confondu avec autre chose), elle se confond donc avec l'évidence. Descartes précise enfin que "la raison est naturellement égale en tous les hommes" et c'est en cela qu'il est subversif car, de son point de vue, personne ne naît complètement idiot : la raison est bien universelle. 

D'où vient alors la diversité des opinions ? Elle est la conséquence "de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies". Descartes n'est pas le tenant d'un relativisme, mais il a voyagé et ses voyages lui ont appris que les hommes adoptent des moeurs diverses selon les cultures. Mais cette différence ne tient pas à ce que nous sommes dotés différemment sur le plan de la raison, elle tient au fait que nous empruntons des chemins différents dans nos raisonnements sans nous en rendre compte ou sans suivre un ordre rigoureux dans nos pensées. Or c'est justement ce que propose de faire Descartes dans son Discours : établir une méthode universelle par laquelle l'esprit se donne des règles. 

Descartes est un rationaliste, c'est-à-dire qu'il considère que la raison humaine a la capacité de nous faire accéder à la vérité. La méthode qu'il met au point est ce qui va permettre d'activer efficacement cette raison que tout homme a en lui. Elle consiste à suivre toujours "le droit chemin" (méthode vient du grec methodos qui signifie "poursuite, recherche" et qui se compose de meta "vers" et de hodos "chemin"). En effet, comme Descartes le souligne : "ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien". Cela signifie qu'on ne peut pas se fier aux seules qualités naturelles de l'esprit car si on ne sait pas les exploiter correctement, les raisonnements demeureront infructueux. On note au passage que Descartes tempère sa proposition initiale d'une égalité du bon sens chez tous les hommes par une inégalité naturelle des intelligences. Mais en progressant pas à pas avec méthode, même les esprits à l'intelligence modeste sont capables de bien juger de la vérité, alors que les plus doués qui courent à la solution risquent, au contraire, de s'égarer.

Texte

"Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt, cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent."

- René Descartes, Discours de la méthode (1637), I, in Oeuvres et Lettres, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1953, p. 126.

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