dimanche 21 mai 2017

"On peut considérer l'histoire de l'espèce humaine comme l'exécution d'un plan caché de la nature"

Commentaire

L'Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784) est un article du philosophe Emmanuel Kant (1724-1804) qui comprend une introduction et neuf propositions. Pour Kant, les actions humaines, comme tout autre événement naturel, obéissent aux lois universelles de la nature. Lesquelles ? C'est ce qui n'est pas évident à déterminer car il faut prendre en considération le rôle de la liberté du vouloir humain. Mais de même que des études statistiques permettent de mieux saisir les régularités des comportements humains, Kant estime possible de trouver un fil conducteur à l'histoire.

Le texte ci-dessous constitue la Huitième proposition de l'ouvrage. Dans la proposition précédente, la septième, Kant note que les Etats se comportent au niveau international comme les individus à l'état de nature : ils entrent en conflit. Or, l'état civil naît de ces antagonismes et de la nécessité d'y mettre un terme en instituant un ordre qui garantisse à chacun des droits. La nature utilise ainsi les pulsions destructrices des hommes pour les amener là où la raison simple aurait dû les conduire. En tant que telle donc, la coexistence pacifique des nations n'adviendra pas de la seule sagesse des nations, mais sera le fruit d'un processus similaire à celui qui a mené les individus vers la société civile, c'est-à-dire un processus traversé par de violents sursauts tels que les guerres ou les révolutions et suivi par la compréhension de la nécessité de juridiciser et de moraliser les relations entre les Etats.



L'enjeu pour Kant est de faire en sorte que les société humaines dépassent la simple apparence de la moralité pour atteindre la capacité autonome d'accomplir une action par pur respect pour la loi morale. Or les sociétés policées qui composent le monde n'ont pas encore atteint cet objectif : elles sont certes civilisées mais pas encore moralisées. Ainsi, on ne peut pas concevoir une constitution civile parfaite sans l'établissement de relations extérieures légales entre les Etats qui soient elles-mêmes parfaites. Il en va, affirme Kant, du développement complet de l'humanité dans toutes ses dispositions.

Pour y parvenir, Kant croit pouvoir espérer en l'existence d'un dessein de la nature. Il affirme, en effet, qu'"on peut considérer l'histoire de l'espèce humaine, dans l'ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature". En d'autres termes, la réalisation d'un ordre international réglé par le droit ferait partie de la finalité de la nature et expliquerait "l'insociable sociabilité" humaine évoquée dans la quatrième proposition. Ce "plan caché de la nature" lui apparaît comme un millénarisme, doctrine chrétienne qui soutient l'idée d'un règne terrestre du Messie une fois que celui-ci aura chassé l'Antéchrist. Mais il s'agit d'un millénarisme philosophique, c'est-à-dire qui ne repose pas dans la foi en un Dieu mais dans la foi en la raison. 

On remarque toutefois la circonspection de Kant : l'expérience dévoile peu de choses concernant ce dessein de la nature, d'où son caractère caché. S'il existe, il s'inscrit indéniablement dans un temps long. Pour autant, Kant juge qu'il serait d'un grand profit pour l'humanité de savoir que cette possibilité existe. Il procède donc à la recherche d'indices empiriques, même infimes, qui pourraient confirmer cette tendance évolutive de l'humanité vers davantage de moralité et qui trouverait à s'incarner dans une régulation des relations extérieures des Etats entre eux par une instance internationale.

Tout d'abord, l'ambition des Etats de maintenir leur puissance et leur influence culturelles sur les autres nations, les oblige à rechercher un certain équilibre.

Ensuite, la liberté civile va de paire avec la liberté de commerce : la diminution de l'une entraîne un affaiblissement économique de l'Etat et donc de son pouvoir face aux puissances extérieures. Kant reprend ici un des paradigmes du libéralisme que l'on trouve chez Montesquieu et qui est l'argument dit du doux commerce. Montesquieu, qui n'emploie pas cette expression, estime que "c'est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces" (De l’esprit des lois, livre XX, chapitre 1). Pour Kant, ce phénomène explique au passage les progrès dans la reconnaissance de la liberté de religion.

En outre, les Lumières, c'est-à-dire les hommes qui promeuvent l'avènement d'une raison autonome, parviennent de plus en plus à exercer une influence sur les principes de gouvernement des souverains et à leur montrer l'intérêt d'investir dans l'éducation publique plutôt que dans les guerres couteuses et incertaines.

Enfin, l'accroissement de l'interdépendance économique des Etats rend les guerres de plus en plus ruineuses, ce qui les incite à se poser comme arbitres pour éviter un conflit. Kant pointe notamment l'importance de la dette contractée envers un ou plusieurs autres Etats. Tout conflit menace la potentialité de son remboursement et donc, les Etats créditeurs n'ont pas intérêt à la guerre. En se posant comme arbitres pour tenter d'apaiser les relations tendues entre deux Etats, les Etats préparent sans le savoir l'avènement d'un futur grand corps politique, que Kant appelle "un Etat cosmopolitique universel".

Le cosmopolitisme (du grec cosmos : univers, politês : citoyen) est la conscience d'appartenir à un ensemble plus vaste que sa patrie d'origine, celui de l'Humanité, ce qui invite à se comporter comme un membre de la communauté mondiale et non seulement comme le citoyen de tel ou tel État. Dans cet article, Kant apparaît comme un préfigurateur de la Société des Nations (SDN) créée par le Traité de Versailles en 1919 ou, plus proche de nous, de l'Organisation des Nations unies (ONU), créée en 1945. Il envisage que le dessein caché de la nature consiste en ce que les Etats, tout en restant souverains, obéissent à une législation commune dans leurs relations extérieures. Il convient de noter toutefois qu'il ne s'agit en aucun cas d'une vision dogmatique : Kant ne propose qu'une "Idée" d'une histoire universelle, elle a une fonction essentiellement heuristique (servant à la découverte) afin de découvrir une régularité des comportements humains au sein de l'histoire humaine.

Texte

"On peut considérer l'histoire de l'espèce humaine, dans l'ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature, pour réaliser, à l'intérieur , et dans ce but, aussi à l'extérieur, une constitution politique parfaite, car c'est la seule façon pour elle de pouvoir développer complètement en l'humanité toutes ses dispositions. 

Cette proposition est une conséquence de la précédente. On le voit : la philosophie pourrait avoir son millénarisme (Chiliasmus) ; mais on n'est pas loin de délirer [en pensant] qu'une telle idée, peut, par elle-même, participer à la réalisation de cet événement. Il s'agit seulement de savoir si l'expérience dévoile quelque chose d'un tel cours de l'intention de la nature. Je dis [que l'expérience dévoile] peu de choses, car cette révolution semble exiger un temps si long pour s'achever qu'on ne peut, à partir de la petite portion que l'humanité, dans cette intention, a déjà parcourue, déterminer avec certitude la forme de sa trajectoire et la relation de sa partie au tout, de même qu'on ne peut déterminer avec certitude, à partir des observations du ciel faites jusqu'à présent, la course que notre soleil, avec tout son régiment de satellites, prend dans le grand système des étoiles fixes, bien que, pourtant, à partir du fondement universel de la constitution systématique de l'édifice du monde et du peu que l'on a observé, on puisse conclure, de façon assez sûre, à la réalité d'une telle révolution. En attendant, l'espèce humaine ne peut rester indifférente même à l'époque la plus éloignée que doit atteindre notre espèce, si elle peut seulement l'attendre avec certitude. En particulier, cela, dans notre cas, peut d'autant moins nous arriver qu'il semble que nous pourrions, par une préparation rationnelle appropriée, conduire plus vite à ce moment si réjouissant pour nos descendants. C'est pourquoi même les indices fragiles [qui indiquent que nous nous rapprochons de ce moment] sont pour nous tout à fait essentiels. 

Aujourd'hui, les États sont déjà dans des relations mutuelles si artificielles qu'aucun ne peut appauvrir sa culture intérieure sans perdre de sa puissance et de son influence par rapport aux autres. Ainsi, même les intentions ambitieuses des États préservent, sinon le progrès, du moins le maintien de ce but de la natureBien plus : aujourd'hui, on ne peut très probablement pas attenter à la liberté civile sans porter par là préjudice à tous les métiers, surtout au commerce, mais aussi, de cette façon, sans que l'affaiblissement des forces de l’État ne se sente dans les relations extérieures. Mais cette liberté s'étend peu à peu. Quand on empêche le citoyen de chercher son bien-être par tous les moyens qui lui plaisent, pourvu qu'ils puissent coexister avec la liberté d'autrui, on entrave le dynamisme de l'activité générale et, par là, d'autre part, la force du tout. C'est pourquoi on supprime de plus en plus les limites mises aux faits et gestes des personnes, et on concède la liberté générale de religion. Et ainsi, les Lumières se dégagent progressivement du cours des folies et des chimères, comme un grand bien que le genre humain doit aller jusqu'à arracher des projets égoïstes d'expansion de ses souverains, pourvu qu'ils comprennent leur propre intérêt. Mais ces lumières, et avec elles aussi un certain intérêt du cœur que l'homme éclairé ne peut éviter de prendre pour le bien qu'il conçoit parfaitement, doivent peu à peu monter jusqu'aux trônes, et même avoir une influence sur leurs principes de gouvernement. Bien qu'à l'heure actuelle, par exemple, il ne reste que peu d'argent à nos gouvernants pour les institutions publiques d'éducation et, somme toute, pour tout ce qui concerne l'amélioration du monde, parce que tout est déjà porté au compte de la guerre à venir, ils trouveront pourtant là que c'est leur propre intérêt de ne pas, c'est le minimum, contrarier les efforts privés, certes faibles et lents, de leurs peuples. 


Finalement, la guerre devient même peu à peu non seulement si technique son issue si incertaine pour les deux camps, mais aussi devient une entreprise qui donne tant à réfléchir par les suites fâcheuses que subit l’État sous un fardeau toujours plus pesant des dettes (une nouvelle invention) dont le remboursement devient imprévisible que, dans notre partie du monde où les États sont très interdépendants du point de vue économique, tout ébranlement de l'un a une influence sur tous les autres, et cette influence est si évidente que ces États, pressés par le danger qui les concerne, s'offrent, bien que sans caution légale, comme arbitres et, ainsi, de loin, préparent tous un futur grand corps politique, dont le monde, dans le passé, n'a présenté aucun exemple. Bien que ce corps politique ne soit guère, pour l'instant, qu'à l'état d'ébauche grossière chacun des membres [futurs] est néanmoins déjà comme tenaillé par un sentiment qui incite considérer comme important le maintien de l'ensemble ; et ceci donne l'espoir que, après maintes révolutions s'établisse enfin ce que la nature a comme intention suprême, un État cosmopolitique universel au sein duquel toutes les dispositions originaires de l'espèce humaine seront développées."

- Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), Huitième proposition, trad. P. Folliot, Les Classiques des Sciences sociales, 2002, p. 14-16.

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