mercredi 3 mai 2017

"Cette vie, il te faudra la vivre encore une fois"

Commentaire

Le Gai Savoir (1882) est une oeuvre de Friedrich Nietzsche (1844-1900) composée initialement de quatre livres auxquels Nietzsche a ajouté une Préface et un cinquième livre à l'occasion d'une seconde édition en 1887. Nietzsche se fait le défenseur d'une science libérée de toute croyance allant à l'encontre de la vie et affirme la possibilité d'un "gai savoir" au service de la vie. Il annonce "la mort de Dieu" (III, § 125) qui signifie la disparition de l'influence structurante de la religion chrétienne sur notre manière de penser. Il cherche à mettre en place de nouvelles valeurs et c'est dans cet optique que la doctrine de l'éternel retour va lui servir d'instrument.

Le texte ci-dessous constitue le paragraphe 341 (IV) du Gai Savoir consacré à cette doctrine de l'éternel retour. Dans le paragraphe qui précède (§ 340), Nietzsche revient sur les dernières paroles de Socrate avant sa mort : "Oh, Criton, je dois un coq à Asclépios" (le dieu de la médecine dans la mythologie grecque). Nietzsche interprète ces mots comme l'aveu d'une conception de la vie qu'il condamne et qui consisterait à la voir comme une maladie. Nietzsche appelle ainsi de ses voeux un dépassement non seulement du christianisme, mais des Grecs eux-mêmes au sens où Socrate, ayant pourtant vécu gaiement se serait contenter de faire bonne figure. La doctrine de l'éternel retour se veut une façon de réaliser ce dépassement et d'aimer la vie pour ce qu'elle est, sans crainte ni ressentiment.

"Cette vie, telle que tu la vis et l'a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois" s'exclame, tel un Méphistophélès tout droit sorti du Faust de Goethe, le démon imaginé par Nietzsche. Il s'agit d'une expérience terrifiante que le philosophe propose à son lecteur : revivre sa vie, exactement la même vie, non pas seulement une fois, mais un nombre interminable de fois. L'enjeu n'est pas de se donner à chaque fois une nouvelle chance de changer le cours de son existence, mais de revivre "chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir" sans "rien de nouveau", selon "la même succession et le même enchaînement", jusqu'à "cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant" et y compris ce questionnement. La répétition de la vie se fait à l'identique, sans aucune variation. 

Le titre du paragraphe exprime alors ce que serait une telle croyance : "le poids le plus lourd". Un homme se sachant condamné à devoir revivre la même vie éternellement ressentirait à chaque instant de sa vie comme un poids qui pèserait sur la façon dont il mènerait sa vie. Les conséquences d'une action seraient à assumer non pas seulement une vie entière mais pour l'éternité. La doctrine de l'éternel retour fonctionne donc comme un test permettant de déterminer quelle est la bonne décision à prendre : ce serait celle que nous serions prêts à assumer un nombre incalculable de fois. Cette épreuve apparaît en décalage avec les croyances classiques, marquées par l'influence du christianisme, qui posent la question de la moralité de l'action par rapport à une transcendance, c'est-à-dire dans une perspective où un autre monde est possible après la mort. La vie est posée par Nietzsche comme immanente : il n'y a rien en dehors d'elle.

Quelle serait alors la réaction d'un homme face à une telle doctrine ? Nietzsche imagine deux possibilités : le désespoir d'une part, l'enthousiasme d'autre part. En effet, un lecteur qui ne supporterait pas l'idée d'avoir un tel poids sur les épaules se retrouverait terrifié. Paralysé, il maudirait le démon. En revanche, elle pourrait avoir un impact positif pour un lecteur qui verrait là une occasion d'intensifier son amour de la vie. Or, c'est bien l'effet que Nietzsche souhaite créer avec sa doctrine. Un lecteur enjoué ferait du démon un dieu et se trouverait comme métamorphosé. Cette métamorphose le conduirait  à vivre d'autant plus intensément sa vie et à s'en éprendre davantage : "combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d'autre qu'à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ?"

Cette doctrine nietzschéenne de l'éternel retour engage ainsi à refuser de suivre une doctrine morale qui nierait la vie comme valeur. Elle sert ainsi de "sceau ultime et éternel" à chaque instant incitant l'homme à aimer la vie pour ce qu'elle est et non en vue ou d'après des arrières-mondes comme ceux que l'on trouve dans les religions ou dans certaines philosophies (la doctrine des formes de Platon). Pour Nietzsche, il faut parvenir à la volonté de revivre ce qui a déjà été vécu. Cela implique le rejet des morales ascétiques qui invitent justement à se détourner de la vie d'ici bas. Mais cela ne signifie pas non plus qu'il faille rester dans un amour béat de la vie. La vie doit être acceptée telle qu'elle est, avec ses bonheurs mais aussi ses malheurs. L'erreur de Socrate soulignée dans le paragraphe précédent (340) est de vouloir se venger de la vie à cause des souffrances qu'elle contient. Pour Nietzsche, ces souffrances doivent au contraire être acceptées avec optimisme, sans ressentiment à l'égard de la vie.

Texte

"Le poids le plus lourd. – Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! » 

 Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin ! » Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t’écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, « veux-tu ceci encore une fois et encore d’innombrables fois ? » ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? –"

- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre IV, § 341, trad. P. Wotling, in Oeuvres, coll. Milles & une pages, Flammarion, 2000. 

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