samedi 27 mai 2017

"L'histoire de toute société jusqu’à nos jours n'a été que l’histoire de luttes de classes"

Commentaire

Le Manifeste du parti communiste (1848) est un texte de Karl Marx (1818-1883) et de Friedrich Engels (1820-1895). Il a d'abord été publié anonymement en allemand. Il constitue le programme de la Ligue des communistes, organisation internationale fondée à Londres en 1847 et dont l'objectif est de faire connaître et de diffuser ses idées à travers le monde. La publication du manifeste est contemporaine des événements révolutionnaires de février 1848 en France qui aboutissent à la proclamation de la Deuxième République. 

Le texte ci-dessous se trouve au début du Manifeste. Dans un paragraphe introductif, Marx et Engels dressent le constat ironique du "spectre du communisme" qui inquiète les puissances de la vieille Europe ainsi que la Russie tsariste. Ils notent que l'épithète "communiste" est devenue une insulte. Ils en déduisent donc que le communisme est d'ores et déjà reconnu comme "une puissance" à part entière par les autres puissances d'Europe. Le Manifeste vise à exposer les conceptions, les buts et les tendances du communisme et à expliquer pourquoi comparer le communisme à un fantôme n'est qu'un conte destiné à effrayer les peuples. 

Marx et Engels énoncent un principe historique explicatif : "l'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes". Ils proposent ainsi de réinterpréter l'histoire selon un schéma directeur qui est celui de l'opposition entre classes sociales. C'est ce qu'on appelle le matérialisme historique : les événements historiques sont influencés par les rapports sociaux. Le mode de production de la vie matérielle détermine le processus de vie sociale, intellectuelle et politique. En un mot, l'aspect matériel de la vie prime. L'analyse des rapports de production permet de déterminer les ressorts de la dynamique historique.  

Dans la perspective marxiste, il faut, en effet, distinguer les forces productives et les rapports de production. Les forces productives renvoient aux moyens utilisables pour produire : les hommes bien sûr, mais aussi les outils, les machines et les techniques nécessaires à la production. Quant aux rapports de production, ils désignent l'organisation des relations humaines dans la mise en oeuvre des forces productives. Ainsi, il est possible de constater que dans chaque société, différents groupes humains se trouvent en lutte selon la place qu'ils occupent au sein du processus de production. 

Marx donne des exemples de rapports de production à plusieurs époques historiques bien déterminées :
  • dans l'Antiquité grecque : "homme libre et esclave", l'homme libre est le citoyen qui ne travaille pas alors que l'esclave est celui qui travaille pour assurer sa propre subsistance et celle de son maître ;
  • dans la Rome antique : "patricien et plébéien", les patriciens appartiennent à la classe supérieure dirigeante et s'opposent à la masse du peuple nommée la Plèbe ;
  • au Moyen Age : "serf et baron", le servage consiste à vivre et à travailler sur une terre appartenant à une autre personne contre certains services et sans pouvoir changer de condition ;
  • dans l'Ancien régime : "maître de jurande et compagnon", la jurande était la charge et la fonction de ceux qui veillaient aux intérêts des corporations, les compagnons n'étant que des ouvriers qualifiés. 
A chaque fois, on retrouve une opposition de classe. Il y a celles qui possèdent et celles qui sont possédées, opposition que Marx et Engels résument ainsi : "oppresseurs et opprimés". Un déséquilibre dans les rapports de production apparaît à chaque période historique. Les individus, en fonction de la classe à laquelle ils appartiennent, se retrouvent dans une situation d'inégalité. Cette inégalité entraîne des conflits entre les classes sociales qui mènent "une guerre ininterrompue" conduisant à deux possibilités : soit à "une transformation révolutionnaire de la société", soit à "la destruction des deux classes en lutte". La révolution s'interprète ainsi comme le résultat de la victoire d'une classe sur une autre. 

Marx et Engels nuancent toutefois cette lecture simplifiante de la société en deux classes opposées. Il existe une hiérarchie entre elles, mais également à l'intérieur de ces classes. Non seulement, il y a "une échelle graduée de conditions sociales". Par exemple, l'opposition entre plébéiens et patriciens dans la Rome antique se constitue dans une société où l'on trouve d'autres catégories sociales comme les chevaliers qui sont la catégorie sociale urbaine liée au grand commerce ou encore celle des esclaves. Mais en outre, chaque classe est elle-même traversée par "une hiérarchie particulière". Pour Marx et Engels cependant, il faut retenir qu'il existe à chaque fois des "antagonismes de classe".

Au moment où Marx et Engels écrivent, c'est-à-dire au XIXe siècle, ils constatent que la classe sociale bourgeoise domine. Celle-ci a joué un rôle révolutionnaire dans la mesure où elle a contribué à renverser l'ancien monde de la société féodale. Elle a brisé les supérieurs naturels que constituait l'aristocratie pour ne laisser que la valeur de l'échange marchand. Mais elle n'a toutefois pas réussi à mettre fin aux antagonismes de classe : "elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois". 

La bourgeoisie a permis néanmoins une clarification puisque ce sont désormais deux classes qui s'opposent : la bourgeoisie et le prolétariat. Le prolétariat est la classe sociale qui ne possède pas les moyens de production. Pour vivre, cette classe doit vendre sa force de travail à la bourgeoisie, classe détentrice des moyens de production. Marx en appelle ainsi à une union internationale des prolétaires (le Manifeste se termine par le mot d'ordre : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous") qui, par une révolution finale, doit abolir la stratification en classe et apporter à l'histoire son sens et sa vérité. 

Texte

"L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.

Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat."

- Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), Chapitre I : "Bourgeois et prolétaires", trad. L. Lafargue.

Texte intégral disponible ici.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire