vendredi 25 mars 2016

"Avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir"

Commentaire

Le texte ci-dessous est extrait d'Introduction à la psychanalyse (1917), ouvrage qui reproduit les cours que Freud dispensa entre 1915 et 1917 à l'intention d'un public de médecins encore peu au fait de ses découvertes et dont l'objet est de présenter quelques grandes notions de la psychanalyse telles que l'inconscient, la libido, le rêve, la névrose ou les actes manqués. 

Dans la psychanalyse, l’outil permettant au médecin de soigner est le discours. La psychanalyse est un "échange de mots", elle se constitue dans un entre-deux : d'un côté, l'analyste qui dirige la marche des idées du patient, cherche à éveiller ses souvenirs et à orienter son attention ; de l'autre, le patient qui raconte ses souvenirs, ses désirs et ses émotions. 

Aux commencements de cette discipline, Freud doit lutter pour imposer l’idée que de "simples discours" peuvent avoir une efficacité dans le traitement de certains désordres psychiques. Il existe en effet un préjugé négatif à l'égard de la parole consistant à considérer qu'elle ne peut pas agir comme un médicament. La parole s'oppose à l'acte. Elle serait du côté des causes imaginaires, un peu comme les maux dont souffriraient les malades de Freud. Or il existe un paradoxe à ne pas reconnaître l’efficacité du travail sur l’imagination par la parole tout en affirmant que les maux dont souffrent ceux-ci sont imaginaires. 

On pourrait compléter le propos de Freud en soulignant aussi l'importance que peut parfois revêtir l'effet placebo en médecine. Cet effet consiste pour le patient à croire qu'il prend un médicament ayant des effets thérapeutiques alors qu'il s'agit en réalité d'une substance neutre. C'est alors un mécanisme psychologique qui agit.

Freud relie sa défense de la parole à la fonction magique des mots. Le mot "abracadabra" que prononce le magicien pour faire croire au public qu'il substitue une action magique à une action physique réelle afin de faire illusion est un bon exemple de cette fonction. Ainsi, la psychanalyse insiste sur le pouvoir des mots : "avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir".

Pour défendre la valeur des mots, Freud sollicite deux autres exemples où leur pouvoir ne fait aucun doute : l’éducation et la politique. En effet, dans l’éducation, le maître transmet un savoir à ses élèves par le biais d’un enseignement dont le contenu est verbal. Dans la politique, le discours permet à l’orateur d’entraîner les foules et d'influencer leurs actions en agissant sur leurs passions. 

Texte

"Le traitement psychanalytique ne comporte qu'un échange de paroles entre l'analysé et le médecin. Le patient parle, raconte les évènements de sa vie passée et ses impressions présentes, se plaint, confesse ses désirs et ses émotions. Le médecin s'applique à diriger la marche des idées du patient, éveille ses souvenirs, oriente son attention dans certaines directions, lui donne des explications et observe les réactions de compréhension ou d'incompréhension qu'il provoque ainsi chez le malade. 

L'entourage inculte de nos patients, qui ne s'en laisse imposer que par ce qui est visible et palpable, de préférence par des actes tels qu'on en voit se dérouler sur l'écran du cinématographe, ne manque jamais de manifester son doute quant à l'efficacité que peuvent avoir de « simples discours », en tant que moyen de traitement. Cette critique est peu judicieuse et illogique. Ne sont-ce pas les mêmes gens qui savent d'une façon certaine que les malades « s'imaginent » seulement éprouver tels ou tels symptômes ? 

Les mots faisaient primitivement parties de la magie, et de nos jours encore le mot garde encore beaucoup de sa puissance de jadis. Avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir, et c'est à l'aide de mots que le maître transmet son savoir aux élèves, qu'un orateur entraîne ses auditeurs et détermine leurs jugements et décisions. Ne cherchons donc pas à diminuer la valeur que peut présenter l'application de mots à la psychothérapie et contentons nous d'assister en auditeurs à l'échange de mots qui à lieu entre l'analyste et le malade."

- Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1917), "Introduction", trad. S. Jankélévitch, Payot, p. 7-8.

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