dimanche 8 mai 2016

"Dieu est mort !"

Commentaire

Le Gai savoir (1882) se compose initialement de quatre livres écrits par Friedrich Nietzsche (1844-1900), il en ajoute un cinquième lors de la seconde édition parue en 1887 et donne à l'ensemble une Préface ainsi qu'un appendice poétique intitulé "Chants du Prince". Cet ouvrage est connu pour traiter notamment de deux thèmes nietzschéens connus : la mort de Dieu et l'éternel retour. 

Le § 125 qui est reproduit dans son intégralité ci-dessous constitue l'annonce de la mort de Dieu. Cette annonce est faite par un homme que Nietzsche décrit comme "insensé", "fou". Comment, en effet, Dieu, un être par définition éternel et immortel, pourrait-il mourir ? En réalité, derrière cette parabole, Nietzsche évoque la perte d'influence de l'Eglise et surtout la crise des valeurs qui caractérise l'Europe de la fin du XIXe siècle.

Intitulé "L'insensé", ce paragraphe décrit l'arrivée d'un homme fou parmi une foule d'incroyants. Il cherche Dieu, mais tout le monde autour de lui rigole : "A-t-il donc été perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? demandait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ?" La foule pense que ce fou ne semble pas savoir que Dieu s'en est allé. Mais contrairement à ce qu'elle croit, lui le sait et il vient justement leur apprendre comment. Ce personnage de l'insensé incarne ici la parole à la fois poétique et philosophique, le poète et le philosophe étant souvent considérés par la foule incrédule comme des fous. Dans l'imaginaire collectif, ils aperçoivent certaines choses qui restent invisibles aux autres hommes. 

Ainsi, par le truchement de son personnage, Nietzsche annonce : "Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ?" Dieu ne s'en est pas allé, il a été tué par les hommes. Il ne s'agit pas ici d'un cri de triomphe car ce n'est manifestement pas une bonne nouvelle : "N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ?" L'insensé annonce donc une mauvaise nouvelle, celle de l'avènement du nihilisme. 

Le nihilisme pour Nietzsche renvoie au phénomène de dévalorisation des valeurs et à leur perte d'autorité régulatrice. "Dieu est mort" signifie que les hommes ne croient plus non seulement en Dieu mais également en toutes les autres valeurs posées comme des absolus : le bien et le mal, le juste et l'injuste, etc. Autrement dit, les hommes n'ont plus foi en l'existence d'un au-delà et perdent les repères moraux qui leur permettent d'orienter leurs actions. Désormais ils deviennent eux-mêmes créateurs de valeurs, mais il y a évidemment un risque : "La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous", demande Nietzsche ? 

L'insensé dessine un nouveau chemin expiatoire après le meurtre de Dieu : "Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ?" L'homme se voit contraint à une nouvelle tâche, ce que Nietzsche thématise sous le terme de surhumain et qui signifie le dépassement de l'homme dans un nouveau type de rapport à la vie, avec des valeurs qui, au lieu de corrompre les instincts vitaux comme le fait la morale chrétienne en meurtrissant le corps, est capable de s'affranchir du nihilisme en adoptant une attitude positive face à la vie. 

Cependant, l'insensé reste lucide sur la portée de son discours : "mon temps n’est pas encore accompli", et de fait, les religions sont encore loin d'avoir disparues. Mais la question finale du paragraphe mérite d'être posée : "A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et les monuments de Dieu ?" Aujourd'hui, elles semblent surtout devenues des établissements touristiques que l'on visite comme des curiosités d'un temps passé. Si la religion est encore présente, elle ne structure plus la vie aussi intensément qu'avant. 

Texte

"L’insensé. — N’avez-vous pas entendu parler de cet homme fou qui, en plein jour, allumait une lanterne et se mettait à courir sur la place publique en criant sans cesse : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » — Comme il se trouvait là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, son cri provoqua une grande hilarité. A-t-il donc été perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? demandait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ? — ainsi criaient et riaient-ils pêle-mêle. 

Le fou sauta au milieu d’eux et les transperça de son regard. « Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux, eux aussi, se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau — qui effacera de nous ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? Il n’y eut jamais action plus grandiose, et ceux qui pourront naître après nous appartiendront, à cause de cette action, à une histoire plus haute que ne fut jamais toute histoire. » — Ici l’insensé se tut et regarda de nouveau ses auditeurs : eux aussi se turent et le dévisagèrent avec étonnement. 

Enfin il jeta à terre sa lanterne, en sorte qu’elle se brisa en morceaux et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, mon temps n’est pas encore accompli. Cet événement énorme est encore en route, il marche — et n’est pas encore parvenu jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même lorsqu’elles sont accomplies, pour être vues et entendues. Cet acte-là est encore plus loin d’eux que l’astre le plus éloigné, — et pourtant c’est eux qui l’ont accompli ! » — On raconte encore que ce fou aurait pénétré le même jour dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem æternam deo. Expulsé et interrogé il n’aurait cessé de répondre la même chose : « A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et les monuments de Dieu ? »"

- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882), Livre III, § 125, trad. H. Albert, 1901.

La traduction de ce livre est disponible sur wikisource : ici

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire