samedi 23 avril 2016

"Le génie est le talent qui permet de donner à l'art ses règles"

Commentaire

La Critique de la faculté de juger (1790) comprend deux parties : la première porte sur le jugement esthétique et la seconde traite du jugement téléologique (du grec télos : le but). L'artiste n'a pas toujours conscience de ce qu'il cherche à faire lorsqu'il conçoit une oeuvre. Peut-être, suggère Kant, n'est-il en fait que le moyen dont se sert la nature pour nous dire quelque chose. Ainsi est posée la question du génie, don de la nature, en rapport avec la finalité de l'art.

Dans le texte ci-dessous, le § 46, Kant explique sa définition du génie. Auparavant, au § 44, il a établi que les arts esthétiques, dont font partie les beaux arts avec les arts d'agrément (la conversation ou la cuisine par exemple), ne visent pas la jouissance pour la sensation, mais "un plaisir de la réflexion". Les beaux-arts donnent ainsi l'apparence d'être un libre produit de la nature : ils ne laissent apparaître ni l'intention de l'artiste, ni l'effort pénible qui a été le fruit de sa création.

Dans toute oeuvre d'art, il existe une cohérence interne : un même motif revient de manière régulière dans un morceau de musique, les formes et les couleurs se trouvent en harmonie dans un tableau, les sonorités s’accordent dans un poème, etc. Mais ces régularités ne viennent pas toutes d’un savoir préalable. Paradoxalement, un artiste crée des œuvres originales en inventant des règles au sein de son œuvre qui ne préexistent pas à celle-ci mais apparaissent a posteriori. 

Or, pour Kant, "le génie est le talent (don naturel) qui permet de donner à l'art ses règles". Le génie consiste, pour lui, en la capacité de donner des règles à ce qui n’en pas encore. Il identifie ce génie à "un talent" qu'il appelle aussi "don naturel". Le génie ne s'apprend pas, il n'est pas du domaine de l'acquis, mais de l'inné. L'artiste en effet ne sait pas rendre raison de la manière dont il parvient à inventer les règles de son art. Il travaille au moyen de l'inspiration, ce qui est très différent de la façon dont travaille le scientifique : ce dernier est capable de rendre compte des étapes qui constituent ses découvertes.

Mais, comme le souligne Kant, "tout art comporte des règles". L'artiste qui crée une oeuvre s'inscrit dans une filiation, sinon son oeuvre ne pourrait pas être reconnue comme oeuvre d'art. Il n'invente jamais à partir de rien : toute production artistique s'insère dans un contexte particulier. Or les beaux-arts, c'est-à-dire les arts qui ont pour objet la représentation du beau (architecte, musique, peinture, sculpture, etc.), opèrent sans concept. Rappelons que la beauté pour Kant est ce qui plaît universellement sans concept (cf. CFJ, § 6). La beauté que visent les beaux-arts n'est pas conceptualisable, sinon il serait possible de prévoir quel courant succèderait à un autre.

Il existe donc un paradoxe de la création : tout art comporte des règles et pourtant, c'est l'artiste qui donne ses règles à son oeuvre. Comment expliquer donc la dimension de continuité entre ce que fait l'artiste et l'art lui-même dans lequel s'inscrit son oeuvre ? Kant répond que "la nature donne à l'artiste ses règles dans le sujet" : en suivant sa subjectivité, l'artiste devient le médium de la nature. Ce travail de traduction se fait "à travers l'accord de ses facultés" qui sont l'entendement et l'imagination. Par cet accord, l'artiste produit une oeuvre suscitant un plaisir à la fois esthétique et intellectuel, mais il le fait toujours à travers un principe fondamental qui est la nature. Cette nature cherche à faire quelque chose, les règles viennent de là, mais il n'est pas possible de savoir quoi car le jugement de goût est sans concept : le beau ne s'explique pas.

A la fin de son paragraphe, Kant met au jour quatre caractéristiques de l’artiste : 

  • l’originalité : comme le génie peut produire sans se donner de règle déterminée, il n’est pas une aptitude ni une technique que l’on peut apprendre ; 
  • l’exemplarité : l'absurde lui-même peut être original, il faut donc qu'en plus de l'originalité, l'artiste soit imité, ses productions doivent servir de modèle ; 
  • la naturalité : les règles qu’il donne à son œuvre, l’artiste ne les connaît pas, il les tient de la nature, mais il ne peut pas les expliquer ou les communiquer à d’autres ; 
  • la normativité : les règles que le génie donnent sont valables non pour la science, mais pour l’art et, plus particulièrement, les beaux-arts qui désignent des pratiques dépourvues de visée technique et utilitaire. 

Texte

"Le génie est le talent (le don naturel) qui permet de donner à l'art ses règles. Puisque le talent, en tant que faculté productive innée de l'artiste, ressortit lui-même à la nature, on pourrait formuler ainsi la définition : le génie est la disposition innée de l'esprit (ingenium) par le truchement de laquelle la nature donne à l'art ses règles. 

Quoi qu'il en soit de cette définition, qu'elle soit simplement arbitraire ou bien qu'elle soit ou non conforme au concept qu'on associe habituellement au terme de génie, on peut déjà, à titre préalable, démontrer que, au sens où est employé ici le mot, les beaux-arts doivent nécessairement être considérés comme arts du génie. 

En effet, tout art suppose des règles, et c'est d'abord sur leur fondement qu'une production, si elle doit être "artistique", sera représentée comme possible. Mais le concept des beaux-arts ne permet pas de déduire une quelconque règle à partir d’un concept. Donc, les beaux-arts ne peuvent eux-mêmes concevoir la règle à laquelle devra obéir la réalisation de leur production. 

Or, puisque, sans règle préalable, aucune production ne peut jamais être qualifiée d'art, il faut que la nature donne à l'artiste ses règles dans le sujet, et cela à travers l'accord de ses facultés. Autrement dit, les beaux-arts ne sont possibles qu'en tant que productions du génie. 

Il en ressort : 

(1) que le génie est un talent qui consiste à produire ce pour quoi on ne saurait donner de règle déterminée : il n'est pas une aptitude à quoi que ce soit qui pourrait être appris d'après une règle quelconque ; par conséquent, sa première caractéristique doit être l’originalité. 

(2) Que, dans la mesure où l'absurde peut être lui aussi original, les productions du génie doivent être également des modèles, c'est-à-dire être exemplaires. Sans être elles-mêmes créées par imitation, elles doivent être proposées à l'imitation des autres, c'est-à-dire servir de critère ou de règle au jugement. 

(3) Que le génie n'est pas lui-même en mesure de décrire ou de montrer scientifiquement comment il crée ses productions, et qu'au contraire c'est en tant que nature qu'il donne les règles de ses créations. Par conséquent, le créateur d'un produit qu'il doit à son génie ignore lui-même comment et d'où lui viennent les idées de ses créations. Il n'a pas non plus le pouvoir de concevoir ces idées à volonté ou d'après un plan, ni de les communiquer à d'autres sous forme de préceptes qui leur permettraient de créer de semblables productions (c'est sans doute la raison pour laquelle le mot génie vient de genius qui désigne l'esprit que reçoit en propre un homme à sa naissance pour le protéger et le guider, et qui est la source d'inspiration dont proviennent ces idées originales). 

(4) Qu'à travers le génie la nature prescrit ses règles non à la science, mais à l'art, et dans le cas seulement où il s'agit des beaux-arts." 

- Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Première partie : "Critique de la faculté de juger esthétique", Première section : "Analytique de la faculté de juger esthétique", Livre II : "Analytique du Sublime", § 46.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire